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Peinture et musique: montrer l'invisible

Publié le : 13 Avril 2015
Le musée du Louvre vient d’ouvrir une passionnante exposition sur l’œuvre religieuse du peintre Nicolas Poussin (1594-1665). Si l’on connait bien Les Bergers d’Arcadie, toile souvent reproduite, cette exposition sera pour beaucoup d’entre nous une découverte de ce versant de l’œuvre de Poussin que le musée du Louvre n’a pas hésité à appeler : « Poussin et Dieu ».

Nicolas Poussin a passé l’essentiel de sa vie à Rome en un temps de création artistique très riche dans le sillage du Concile de Trente (1545-1563), concile qui a réaffirmé, comme l’on sait, l’importance des arts pour la manifestation de la foi catholique face à la Réforme luthérienne. Le foisonnement d’œuvres concerne autant la musique que la peinture : voici un chant écrit par un compositeur quelque peu oublié aujourd’hui, mais que Poussin a certainement eu l’occasion d’entendre. Stefano LANDI (1587-1639) est né et mort à Rome où il a mené une grande partie de sa carrière.

Dans la pièce qui suit, il y exprime au fond la grande question que se pose l’humanité depuis les origines : où nous mène la vie, pourquoi la mort, tout cela n’est-il pas vain puisqu’il faut mourir ? Texte pessimiste que la musique accentue encore par son apparente séduction, son rythme implacable et sa basse obstinée qui répète du début à la fin les mêmes notes : LA-RE-MI-LA. Cette manière d’écrire sur un motif de basse qui se reproduit tout au long du morceau s’appelle une PASSACAILLE. Au 17ème siècle, la passacaille était une danse de Cour. Traiter ainsi un tel texte ne trahit-il pas un sentiment de dérision devant cette perception absurde de la vie ?

O come t’inganni              Tu te trompes
se pensi che gl’anni           en pensant que les années
non hann’ da finire            ne vont jamais finir.
bisogna morire...              Il faut bien mourir…

I Giovani, i Putti                Jeunes, enfants,
e gl’Huomini tutti              et tous les hommes
s’hann’ a incenerire          en cendres doivent finir.
Bisogna morire.                Il faut bien mourir.
I sani, gl’infermi                Les sains, les malades,
i bravi, gl’inermi,               les courageux, les doux,
tutt’hann’ a finire.             Ils doivent tous finir.
Bisogna morire.                Il faut bien mourir.

En contrepoint avec cette très belle et très envoûtante musique, voici une toile de Nicolas Poussin considérée comme son chef-d’œuvre : Paysage de tempête avec Pyrame et Thisbé. L’histoire que nous raconte le peintre, tirée des Métamorphoses d’Ovide, figure au bas du tableau au premier plan : Thisbé découvre le cadavre de son fiancé Pyrame et s’apprête à se tuer de désespoir. Mais là n’est pas, à l’évidence, l’essentiel du message.

Paysage de tempête avec Pyrame et Thisbé, 1651, huile sur toile 192x273 cm Francfort, Städelsches Kunstinstitut ©U.Edelmann - Städel Museum - Artothek

Un orage violent accompagné de rafales de vent destructrices s’abat sur ce beau paysage : les arbres se tordent sous la tempête, troupeaux et pasteurs sont emportés, un lion est même sorti des bois et s’attaque à un berger alors que son compagnon s’enfuit en poussant ses bêtes. Ce beau paysage, ces troupeaux paisibles, tout cela ne serait qu’illusion puisque « bisogna morire » ?
Personne ne se tourne vers ce qui devrait nous intriguer et qu’ont remarqué tous les commentateurs de ce tableau : le lac au centre de ce paysage est étonnamment calme : pas une ride sur l’eau, le reflet de l’arbre qui pousse à son bord devrait être troublé, on ne devrait presque pas lire son image dans l’eau. Or rien de tout cela : limpidité, immobilité. Mais personne ne regarde cette surface réconfortante.

A qui sait voir, Poussin ne poserait-il pas la question d’une lumière possible, d’une réponse cachée, d’une voie ouverte à qui veut bien la chercher, à qui veut bien porter son regard et orienter son écoute en toute disponibilité ?  L’ordre du monde n’est pas celui des apparences : la tempête et ses destructions. Il n’apparaît pas aux yeux distraits et qui se laissent emporter par les évènements. Au-delà des fureurs et des violences de ce monde, une lumière existe, nous dit Poussin, cette lumière que les chrétiens viennent de célébrer en ces jours de fêtes pascales et où ils sont appelés à renouveler et réaffirmer leur confiance en Celui qu’ils louent comme Dieu mort et ressuscité, vivant pour éclairer l’humanité dans le doute telle que la chantait Stefano Landi.

N’y aurait-il vraiment pas de place pour laisser jaillir un chant de confiance et de louange, malgré les violences du monde ? N’y aurait-il pas de place à la lumière comme la chante un autre compositeur peu connu du temps de Nicolas Poussin : Alessandro Grandi (1577-1630) ? La danse n’a plus du tout ici le caractère de dérision de la passacaille, mais bien celui de la joie et de la louange : Cantabo Domino.

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Emmanuel Bellanger

Après des études au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris et à l’Institut Grégorien, Emmanuel Bellanger a mené une carrière d’organiste comme titulaire de l’orgue de Saint Honoré d’Eylau à Paris, et d’enseignant à l’Institut Catholique de Paris : Institut de Musique Liturgique et Institut des Arts Sacrés (aujourd’hui ISTA) dont il fut successivement élu directeur. Ancien responsable du département de musique au SNPLS de la Conférence des évêques de France, il est actuellement directeur du comité de rédaction de Narthex. Il s’est toujours intéressé à la musique comme un lieu d’expérience sensible que chaque personne, qu’elle se considère comme musicienne ou non, est appelée à vivre.

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