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« claude rutault : 1660-2012 de poussin aux peintures suicides » au centre d’art de Saint-Restitut

Publié le : 8 Juin 2017
Dans le petit village de Saint-Restitut, sous la férule d’Annie Delay, le centre d’art contemporain propose, depuis une quinzaine d’années une programmation artistique exigeante et de grande qualité. Cette année, trois ans après son travail hors les murs sur le paysage avec l’installation des Sentinelles, Claude Rutault est à nouveau invité dans la petite bourgade drômoise pour une exposition monographique. À découvrir sur la route des vacances jusqu’au 10 août.

Né en 1941, Claude Rutault est un artiste incontournable de la scène française et présent dans de nombreuses collections publiques et privées. En 1973, Claude Rutault énonce sa première « définition / méthode » : « une toile tendue sur châssis peinte de la même couleur que le mur sur lequel elle est accrochée. sont utilisables tous les formats standard disponibles dans le commerce qu’ils soient rectangulaires, carrés, ronds ou ovales. l’accrochage est traditionnel ». Ces définitions/méthodes sont des prescriptions, des protocoles que l’artiste rédige en vue de leur future réalisation par un preneur en charge qui peut être un collectionneur, un commissaire d’exposition ou encore un conservateur de musée. Aujourd’hui, une centaine de dm existe « qui ont toutes pour ambition de viser à une déconstruction générale des modes d'existence du tableau ».

 

Entretien avec Christine Blanchet, historienne de l’art et commissaire de l’exposition.

Comment est née l’idée de cette exposition « claude rutault 1660-2012 de poussin aux peintures suicides » ?

Claude Rutault n’est pas un inconnu à Saint-Restitut. En 2014, il a inauguré un observatoire du paysage appelé les Sentinelles, hommage aux carriers, qui se présente comme de grandes stèles blanches installées en pleine nature. Par l’entremise de Xavier Douroux, créateur du Consortium à Dijon, ce projet a pu aboutir grâce au programme et au financement des nouveaux commanditaires à la Fondation de France.

claude rutault, dm 254. entourant la photographie 1981 - vue de l’exposition à l’étage, 2017 © Philippe Petiot

L’Observatoire du paysage est une commande très particulière dans le parcours de l’artiste. Il résulte bien entendu de ses réflexions sur cette question du paysage mais l’on ne peut pas dire qu’elle incarne son processus de création, notamment celui des définitions-méthodes. Aussi, Annie Delay, très impliquée dans cette aventure de l’Observatoire, a souhaité inviter l’artiste pour faire découvrir cette part de son travail d’atelier.

Une partie de l’exposition revient sur la récente histoire de la commande des Sentinelles avec pour la première fois, exposés les plans, les écrits de l’artiste et les échanges entre les différents protagonistes. Mais tout au long du parcours, l’on retrouve à travers les différentes dm, les réflexions de l’artiste sur le paysage et sa représentation avec par exemple cette référence majeure à Poussin mais aussi celles sur l’histoire de la peinture. 

claude rutault, dm 481. “promenade à travers les saisons (poussin)” 2005 - vue de l’exposition au rez-de-chaussée, 2017 © PHILIPPE PETIOT
Comment avez-vous été associée à cette exposition ?

J’ai rencontré Claude Rutault en préparant ma thèse sur le vitrail contemporain qui achevait à ce moment-là, la création de l’église à Saint-Prim, dans la Vienne. J’ai été très vite sensible à son travail et à ses propositions radicales sur les questions de la peinture, de sa  réflexion sur la place des images, etc.

En 2008, alors que je travaillais dans un lieu d’art, Angle art contemporain, à Saint-Paul-Trois-Châteaux situé à quelques kilomètres de Saint-Restitut, j’y ai invitée Claude Rutault. Il s’est trouvé que cette même année, Annie Delay présentait une belle exposition avec des artistes tels Carl André, Niele Toroni et Laurence Wiener, ce qui a permis de créer un certain dynamisme entre les deux espaces et à titre personnel, a consolidé mes liens avec Annie Delay.

Claude Rutault est traditionnellement rattaché à l’art conceptuel, du fait de l’usage des protocoles et par ses réflexions sur le support et les conditions d’existence de la peinture. Peut-on se limiter à une telle catégorisation de son œuvre ?  

En inventant en 1973 sa première définition-méthode  (ou ses dm)1, il écrit sa peinture et pose de cette façon la question de sa matérialité. Ce sont des problématiques que l’on retrouve chez d’autres artistes ou courants qui émergent dans cette décennie, à l’instar de BMPT ou encore de Supports/Surfaces2.

Claude Rutault se considère avant tout comme un peintre. Même s’il renonce à être un peintre au sens traditionnel du terme, il n’adhère pas pour autant à cette filiation avec l’art conceptuel. Il se place réellement dans la lignée de l’histoire de la peinture. D’une certaine façon, il s’inscrit dans l’héritage des peintres qui l’ont précédé, et l’exposition à Saint-Restitut, avec ses références à Poussin et à Malevitch notamment, en est un indicateur formel.

claude rutault, dm 234. “psuitt ! ... kasimir” 1986-2010 -vue de l’exposition au rez-de-chaussée, 2017 © PHILIPPE PETIOT
Quelles œuvres, ou dm,  peut-on voir à l’occasion de l’exposition à Saint-Restitut ?

Plusieurs dm sont déclinées dans les espaces de l’ancienne cure qui abritent le centre d’art.

L’on retrouve “promenade à travers les saisons (poussin)” - dm 4813.  - qui présente quatre gravures de Poussin sur quatre piles de toiles peintes en blanc, supportant les gravures placées sous un verre teinté ; l’œuvre se situe entre la peinture et la sculpture. L’artiste a rédigé un texte d’accompagnement de la salle des Poussin dans lequel, on peut y lire, non sans humour « Cet été, la visite au Louvre fait un détour par Saint-Restitut. ».

Après Poussin, “psuitt ! ... kasimir”- dm 2344.  -  Rutault continue son hommage à la peinture, avec un grand artiste de l’avant-garde russe, Malevitch, et le fameux carré noir sur fond blanc. Il éclate littéralement cette « peinture » pour détacher le carré noir de son fond blanc.  Claude Rutault réfléchit aux possibilités et aux limites de la peinture, ainsi qu’au poids de l’histoire de l’art.

 

claude rutault, variation sur dm 258. monochromes V, 1994 - vue de l’exposition dans les caves, 2017 © PHILIPPE PETIOT

Dans les caves, rien ne pouvant être accroché au mur, l’artiste présente « variation sur dm 2584 . monochromes V ». Il a choisi des toiles brutes posées au sol, portées par des petites toiles peintes : Dans les caves, rien ne pouvant être accroché au mur, l’artiste présente « variation sur dm 258 . monochromes V ». Il a choisi des toiles brutes posées au sol, portées par des petites toiles peintes : autrement dit, la couleur porte le châssis et la toile ou pour reprendre le titre de la dm « la toile non peinte fait de l’ombre à la peinture » -dm 5084 . Cette déambulation à travers la peinture met aussi en jeu notre corps et nos sens. Avec  “obstacles et défenses, thème 53 de ‘de pile en pile’” - dm 3494, vous avez des piles de toiles placées pour gêner le passage volontairement, contrarier le parcours du visiteur, tout comme les toiles au sol permettent de le diriger. C’est une question de regard, un face à face avec les œuvres.

claude rutault, dm 349. “obstacles et défenses, thème 53 de ‘de pile en pile’” 1989-1990 - vue de l’exposition dans les caves, 2017 © PHILIPPE PETIOT
On prend conscience que les sources documentaires ont également un rôle essentiel dans son travail comme avec AMZ…

Le protocole d’AMZ4 remonte aux années 1980. Dans une vitrine, vous trouvez plusieurs contrats qui témoignent de la « prise en charge » d’une dm par un collectionneur et comment celui-ci l’a fait évoluer. Ce qu’il faut retenir ici, à mon sens, c’est la façon dont Rutault fonctionne avec son collectionneur. Il y a d’abord un engagement : l’artiste et le preneur en charge5  signent un contrat, dans lequel ce dernier accepte le protocole et s’engage à réaliser l’œuvre.

Le jour du vernissage, nous avons organisé une table ronde avec des collectionneurs de l’artiste : Françoise et Jean-Philippe Billarant et Daniel Bosser qui ont insisté sur cet aspect précis et les possibilités de discussions que cela engendre avec l’artiste.

claude rutault, dm 169. “AMZ” 1984-1987 - vue de l’exposition au rez-de-chaussée, 2017 © PHILIPPE PETIOT
La couleur est très présente dans l’exposition…

La peinture des murs est laissée au soin du « preneur en charge ». C’est de cette façon qu’il procède avec ses définitions méthodes, que ce soit d’un lieu d’exposition ou d’un collectionneur. Quand il écrit ses dm, l’artiste élimine les majuscules, cette forme de hiérarchie de l’écriture [tout comme dans le titre de l'exposition, et donc de cet article ! NdlR]. D’une certaine manière, peindre le mur de la même couleur qu’une toile, est aussi une sorte de geste de désacralisation de l’œuvre.

Le titre est de « Poussin aux peintures-suicides », pourquoi ?

Pour parler du temps, celui du temps de l’œuvre ! L’on remonte au 17e siècle avec Poussin pour finalement arriver à la mort, celle du collectionneur qui s’engage à emporter son œuvre jusque dans sa tombe. Cela sous-entend aussi la durée de l’œuvre : celle de sa réalisation, de son actualisation, de sa disparition, etc…  Il y a un titre donné à une de ses expositions qui résume cela parfaitement : « Mes peintures ont la vie courte mais elles ont plusieurs vies ».

claude rutault, dm. 84 peinture-suicide n°9, affiche - vue de l’exposition au rez-de-chaussée, 2017 © PHILIPPE PETIOT
Un dernier mot ?

Je dirais que l’exposition de Claude Rutault est exigeante, sans compromission dans la découverte de son travail qui embrasse de nombreuses problématiques et s’inscrit dans un langage de notre temps. J'ajouterais que, sur place, Annie Delay y mène un remarquable travail de médiation.

 

Retrouvez toutes les informations pratiques pour visiter l'exposition dans nos pages Agenda en cliquant ici !

 

À LIRE :

Dé-finitions/méthodes – 1973-2016 - Claude Rutault, édition Mamco, Genève. 2016, 864 pages.

Premières pages d-m-c n° 492, 2009 de Claude Rutault, édition des Cendres, Paris. 2013, 223 pages.

Marie-Hélène Breuil, Claude Rutault - L'Inventaire, édition Mamco, Genève. 2015, 176 pages, 74 reproductions en couleurs et 6 en noir et blanc, bilingue français-anglais.

 

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Notes

1 - dm 1. « toile à l’unité » 1973 « une toile tendue sur châssis peinte de la même couleur que le mur sur lequel elle est accrochée. sont utilisables tous les formats standard disponibles dans le commerce qu’ils soient rectangulaires, carrés, ronds ou ovales. l’accrochage est traditionnel ».

2 - BMPT : Groupe formé des artistes Buren, Mosset, Parmentier et Toroni, qui ont proposé entre décembre 1966 et décembre 1967 cinq "Manifestations" interrogeant la peinture contemporaine. Supports/Surfaces : groupement d'artistes entre 1969 et 1972 (Cane, Dezeuze, Saytour, Viallat...) à travers différentes expositions de peintures et de sculptures. Il se caractérise notamment par la remise en cause des supports traditionnels.

- dm 481. “promenade à travers les saisons (poussin)” 2005 : « série des quatre gravures des saisons de nicolas poussin. les gravures sont laissées telles quelles. chacune est posée sur une pile de toiles et recouverte d’un verre d’une couleur différente pour chaque pile. les piles sont de hauteurs différentes. elles sont dispersées dans la salle sans ordre particulier. une cinquième pile, la dernière saison, semblable aux quatre premières. une feuille des même dimensions que les gravures est posée sur la pile. elle est peinte de la même couleur que les murs de la salle et recouverte d’une vitre blanche. »

4 - Retrouvez les définitions méthodes sur le site du centre d'art de Saint-Restitut en cliquant ici.

5 - Le preneur en charge est le terme choisi par Claude Rutault pour identifier l’acquéreur d’une définition/méthode. Il s’agit du collectionneur, conservateur de musée, commissaire d’exposition, etc.

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