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Vision 5e du Scivias d’Hildegard von Bingen: De la Synagogue, mère de l'Incarnation du Fils de Dieu

Publié le : 6 Octobre 2016
La femme, représentée sur la miniature de la 5e vision, est l’image traditionnelle de la foi juive, de la synagogue, donnée, au Moyen Age, par l’Eglise ; les yeux fermés ou bandés signifient que « la Synagogue n’a pas regardé vers la vraie lumière », n’a pas reconnu le salut. Ainsi la vision 5e est basée sur une antithèse et un parallèle entre Judaïsme et Christianisme. Cependant, cette vision d’Hildegard est remplie d’espoir : c’est ce qu’annonce le sommaire « De la Synagogue, mère de l’Incarnation du Fils de Dieu». Que signifie cette formule ?

« Après cela, je vis comme une image de femme (blanche) de la tête jusqu'à l'ombilic, noire de l'ombilic jusqu'aux pieds, et les pieds couleur de sang. Elle avait autour des pieds une nuée resplendissante et pure. Elle était privée d'yeux ; et, ayant ses mains sous les aisselles, se tenait près de l'autel qui est devant les yeux de Dieu ; mais elle ne le touchait pas. »

La femme porte un tablier noir, signe de son aveuglement ; ses pieds sont rougis du sang du « prophète des prophètes », le Christ. Cependant, l’espoir du salut réside dans le fait que la Synagogue porte les prophètes en elle :

« Et dans son coeur était Abraham ; et dans sa poitrine Moïse ; et dans son ventre les autres prophètes ; montrant chacun leur signe, et admirant la beauté de la nouvelle épouse. Elle apparut grande comme la tour immense de quelque cité, ayant sur sa tête comme une auréole semblable à l'aurore. Et j'entendis de nouveau une voix du ciel qui me disait : Dieu imposa à l'ancien peuple l'austérité de la loi, en ordonnant à Abraham la circoncision, qu'il changea ensuite en une grâce de suavité, en donnant son Fils à ceux qui croyaient à la vérité de l'Evangile ; et il adoucit par l'huile de la miséricorde, ceux qui étaient blessés par le joug de la loi.

 

La Synagogue, Meister des Hildegardis, Codex

C'est pourquoi tu vois comme une image de femme, blanche de la tête à l'ombilic : c'est la Synagogue, mère, de l'incarnation du Fils de Dieu, et qui dès le commencement de la naissance de ses fils jusqu'à la plénitude de leurs forces, prévoit dans l'ombre les secrets de Dieu, mais ne les découvre pas pleinement. Car elle n'est pas la resplendissante aurore qui manifeste ouvertement, mais celle qui regarde de loin dans l'étonnement et l'admiration (…). Elle a les pieds tout sanglants, et autour, de ses pieds, brille une nuée resplendissante, parce que, à sa consommation, elle mit à mort le prophète des prophètes (le Christ) ; et elle-même déchue, s'écroula.

Mais dans cette consommation, la lumière de la foi resplendissante et pure surgit dans l'esprit des croyants, parce qu'au moment de la chute de la Synagogue, l'Eglise se leva, lorsque la doctrine apostolique, après la mort du Fils de Dieu, se répandit par toute la terre. - Mais cette image est privée d'yeux, et tient ses mains sous ses aisselles ; parce que la Synagogue ne vit pas la vraie lumière, lorsqu'elle méprisa le Fils de Dieu (…). »

Le Scivias a été rédigé entre 1141 et 1151, à l’époque des deux croisades (1096-1099 et 1147-1149), la prédication met l'accent sur la Passion du Christ et sur la responsabilité des Juifs sous occupation romaine.

Sur le double portail sud de la cathédrale de Strasbourg, les statues de l'Église et de la Synagogue se font face, de part et d'autre d'une statue du roi Salomon qui a disparu. L'Église porte la couronne, et tient d'une main le calice qui a recueilli le sang du Christ, de l'autre la hampe crucifère de l'étendard de la Résurrection. La Synagogue a les yeux bandés, elle porte une lance brisée et tient du bout des doigts les Tables de la Loi.

La Synagogue, Cathédrale de Strasbourg, portail du transept sud, vers 1230, grès rose.

« Mais, dans le coeur de cette femme se trouve Abraham, parce qu'il fut, lui-même, dans la Synagogue, les prémices de la circoncision ; et dans sa poitrine Moïse, parce que celui-ci grava dans les entrailles des hommes la loi divine ; et dans son ventre les autres prophètes, c'est-à-dire, dans l'institution qui lui avait été donnée divinement, les inspecteurs des préceptes divins (…). Elle apparaît si majestueuse, qu'elle est comparable à la haute tour d'une cité ; parce que recevant la beauté des préceptes divins, elle munit et fortifia la noble cité des élus.

Elle a sur sa tête comme une auréole semblable à l'aurore, parce que l'Eglise, dans sa naissance, manifesta le miracle de l'incarnation du Fils de Dieu, ainsi que les vertus éclatantes, et les mystères qui en découlent ; car elle fut couronnée comme d'une aurore matinale, lorsqu'elle reçut les préceptes divins ; pour signifier Adam, qui reçut d'abord le précepte de Dieu, mais dans la suite, par sa transgression, se précipita dans la mort. Les juifs agirent pareillement, en acceptant d'abord la loi divine ; mais ensuite, ils abandonnèrent le Fils de Dieu dans leur incrédulité.

Or, de même que l'homme, par la mort du fils unique de Dieu, dans une ère nouvelle, fut arraché à la perdition de la mort ; ainsi la Synagogue, avant le dernier jour, attirée par la divine clémence, abandonnera l'incrédulité et parviendra véritablement à la connaissance de Dieu. Que signifie cela ? »

Ainsi cette femme enceinte des prophètes préfigure le salut universel apporté par le Christ à la Parousie. Tous attendent la beauté du lever du soleil, à la venue du Christ, Verbe de Dieu unissant Ancien et Nouveau Testament, Corps réunissant tous ses membres. C’est pourquoi Hildegard peut affirmer que « la Synagogue est la mère de l’Incarnation du Fils de Dieu » :

« L'aurore ne fait-elle pas son apparition avant le soleil ? Mais l'aurore s'évanouit, et la clarté du soleil demeure. Que veulent dire ces paroles ? - L'Ancien Testament n'est plus, et la vérité de l'Evangile demeure ; car ce que les anciens observaient charnellement dans les prescriptions légales, le peuple nouveau, dans le nouveau testament, l'accomplit spirituellement ; ce que ceux-là montrèrent dans la chair, ceux-ci l'accomplissent dans l'esprit. Car la circoncision n'a pas disparu, parce qu'elle est devenue le baptême : ceux-là étaient marqués dans un seul membre, ceux-ci dans tous leurs membres. Ce qui fait que les anciens préceptes n'ont pas péri, puisqu'ils ont été améliorés. Aussi, à la fin des temps, la Synagogue se convertira fidèlement à l'Eglise (…). Moi, Fils du Très Haut, selon la volonté de mon Père, j'ai étendu sur toi, ô Synagogue, mon incarnation, pour ton salut (…). Cependant vers la fin des temps il la recevra, dès qu'elle-même, répudiant les erreurs de son infidélité, reviendra à la lumière de la vérité (…).

Car lorsqu'à la fin des temps les hommes verront vaincu celui qui les avait trompés, ils reviendront en grande diligence à la voie du salut. Il ne convenait pas, en effet, que la vérité de l'Evangile annonçât l'ombre de la loi, parce qu'il sied que les choses charnelles précèdent, et que les spirituelles suivent ; parce que le serviteur prédit la venue de son maître, et non le Seigneur celle de son serviteur. Ainsi la Synagogue précède dans l'ombre de la figure, et l'Eglise suit dans la lumière de la vérité. C'est pourquoi quiconque possède la science du Saint-Esprit et les ailes de la foi, ne transgresse pas mon avertissement, mais il le reçoit pour en faire les délices de son âme. »

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Martine Petrini-Poli

Martine Petrini-Poli, professeur de lettres (titulaire du CAPES et du Doctorat de 3ème cycle) en classes préparatoires HEC au Lycée de Chartreux et à l’Ecole des Avocats de Lyon (EDA), rédactrice à Espace prépas, Ellipses et Studyrama. Responsable de la Pastorale du Tourisme (PRTL 71).

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