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Le cloître peint de l’abbaye d’Abondance, un trésor méconnu dans le duché de Savoie

Publié le : 25 Septembre 2017
La Vallée d’Abondance, située au cœur des Alpes dans l’actuelle Haute-Savoie, abrite en son sein une abbaye qui fut fondée entre 1128 et 1144 par les chanoines augustins de Saint-Maurice d’Agaune, soit peu de temps après l’établissement de ceux-ci dans l’abbaye de Saint-Maurice, dans le Valais Suisse. Dans la première moitié du XVe siècle, les abbés qui s’y succèdent sont proches du pouvoir local, le duché de Savoie, tels Guillaume de Lugrin, ou encore son successeur François Ducrest, et comptent parmi l’entourage intime du célèbre duc Amédée VIII.

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Des bâtiments primitifs de l’abbaye, rien ne subsiste : l’église de plan cistercien date du XIIIe siècle, tandis que le cloître, adossé à l’aile sud de cette dernière, fut construit entre 1331 et 1354. Si la galerie nord n’est plus visible aujourd’hui, il subsiste encore sept travées voûtées d’ogive dans les galeries est et sud et deux dans la galerie ouest. Chaque peinture murale est en regard, côté jardin, d’une arcade ogivale à remplage tri ou quadrilobé reposant sur des colonnettes, dans la pure tradition architecturale du gothique classique. 

©Bernard Maxit

Les peintures du cloître ont été réalisées à la détrempe sur enduit ocré, a fresco mais aussi à sec, c’est pour cela qu’on ne peut les qualifier de fresques. Ces peintures murales, pour certaines très endommagées aujourd’hui, constituent un ensemble cohérent réalisé dans le premier tiers du XVe siècle : il s’agit d’un cycle de la vie de la Vierge. En dehors des détails présentés ici, il compte les scènes apocryphes et bibliques de la Nativité de la Vierge, de l’Annonciation, de la Visitation, ou encore de la Circoncision et des Noces de Cana.

L’auteur de cet ensemble a longtemps fait débat, mais les spécialistes s’accordent aujourd’hui sur le nom du peintre Giacomo Jaquiero et de son atelier. Italien originaire de la région de Turin, il est présent à Genève en 1411 et à Thonon, sur l’invitation d’Amédée VIII de 1425 à 1429 pour réaliser le décor de la chapelle du château. Il importe ainsi à la cour du duc de Savoie un style raffiné et élégant, présent également ici à l’abbaye d’Abondance.

Le cloître de l'abbaye d'abondance, dans les alpes en haute-savoie. construit entre 1331 et 1354, le cloître est adossé au flanc sud de l'église.
La Nativité, l’Annonce et l’Adoration des Bergers

L’Enfant Jésus, tout juste né, est emmailloté et déposé dans une mangeoire, dans une description fidèle du texte de l’évangile de saint Luc. Joseph est accoudé à la mangeoire, assoupi, présent mais étranger à la scène, dont le mystère le dépasse. Marie est agenouillée devant son fils, les mains jointes en signe d’adoration. La douceur de son visage vu de profil n’est pas sans rappeler les portraits contemporains de Marie de Savoie, fille du duc Amédée VIII. La présence de l’âne et du bœuf complètent la « Crèche » dans sa forme traditionnelle. La sage-femme préparant le bain au premier plan est, en revanche, une représentation moins courante mais appréciée à cette époque pour la proximité et la dimension intimiste qu’elle crée avec l’observateur.

Il est courant, au Moyen âge, de représenter plusieurs moments d’une même scène au sein d’une unique peinture. C’est ainsi qu’au-dessus de l’étable, deux bergers et leurs chiens semblent s’agiter : ils ont probablement aperçu dans le ciel l’Ange venu leur annoncer la naissance du Sauveur. D’ailleurs, deux des leurs sont déjà arrivés auprès de l’Enfant : leurs vêtements et leur bâton ne laissent aucun doute sur leur profession. Eux aussi sont agenouillés, manifestant leur déférence.

Le rêve de Joseph et La Fuite en Egypte

Selon le même procédé que pour le détail précédent, cette peinture a la particularité de représenter deux scènes d’un même épisode biblique, raconté dans l’évangile de saint Matthieu. A gauche, Joseph est endormi, le coude replié et la tête en appui sur sa main. Un ange est penché vers lui et semble lui murmurer quelques paroles à l’oreille. Par son intermédiaire, Dieu demande en effet à Joseph d’emmener Marie et son Fils en Egypte, afin d’échapper aux recherches d’Hérode, roi des Juifs. Joseph obéit aussitôt : plus loin, tout le monde se met en chemin. La Vierge allaite son Enfant sur le dos de l’âne conduit par Joseph. La tristesse et la mélancolie de Marie, la tête tournée en arrière, mais surtout l’inquiétude d’une mère pour son fils qu’elle sait traqué, donnent une profondeur psychologique à ce départ précipité.

Cette peinture fait la part belle à un paysage verdoyant, entre lac et montagnes, qui s’étend sur la plus grande partie de la peinture, reléguant presque à la seconde place les scènes bibliques. Loin des reliefs arides du Proche-Orient, les voyageurs cheminent dans ce qui relève plutôt de l’environnement savoyard au XVe siècle, tant dans les éléments d’architecture que pour les éléments naturels. Est-ce le Lac Léman, traversé par le Rhône, au centre de la composition, où naviguent ces grands bateaux de commerce ? Est-ce le château de Thonon sur ses rives, résidence favorite d’Amédée VIII, dont on sait qu’il est doté des deux mêmes tours rectangulaires au début du XVe siècle ?

Jésus parmi les docteurs

L’évangile de saint Luc offre la description de l’une des rares scènes connues de la vie du Christ enfant. Ici le peintre représente le groupe des docteurs de la Loi entourant Jésus enfant, trônant au centre. Il désigne le ciel en se tournant vers son interlocuteur, un docteur barbu coiffé d’un large chapeau, qui s’appuie sur la chaire et semble écouter d’un air stupéfait. Autour d’eux, l’agitation règne : les docteurs écoutent avec attention, s’interrogent entre eux, tournent avec frénésie les pages de leurs livres. Mais voilà que s’approchent les parents inquiets d’avoir perdu leur fils : Joseph et Marie se penchent à l’une des arcades. Le peintre a su rendre grâce à l’expression maternelle de celle qui tend les bras, soulagée d’avoir retrouvé son enfant.

 

Laura Hamant, diplômée en Histoire et Histoire de l'art

La source (détail n°3) : L’Evangile selon saint Luc

« Chaque année, les parents de Jésus se rendaient à Jérusalem pour la fête de la Pâque. Quand il eut douze ans, ils montèrent en pèlerinage suivant la coutume. À la fin de la fête, comme ils s’en retournaient, le jeune Jésus resta à Jérusalem à l’insu de ses parents. Pensant qu’il était dans le convoi des pèlerins, ils firent une journée de chemin avant de le chercher parmi leurs parents et connaissances. Ne le trouvant pas, ils retournèrent à Jérusalem, en continuant à le chercher. C’est au bout de trois jours qu’ils le trouvèrent dans le Temple, assis au milieu des docteurs de la Loi : il les écoutait et leur posait des questions, et tous ceux qui l’entendaient s’extasiaient sur son intelligence et sur ses réponses. En le voyant, ses parents furent frappés d’étonnement, et sa mère lui dit : « Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? Vois comme ton père et moi, nous avons souffert en te cherchant ! »  Il leur dit : « Comment se fait-il que vous m’ayez cherché ? Ne saviez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ? » Mais ils ne comprirent pas ce qu’il leur disait. » Luc 41-50.

photos ©Abbaye d'Abondance

Situation géographique

L’abbaye médiévale et l’église attenante sont perchées sur les hauteurs du village d’Abondance, dans la vallée verdoyante du même nom. A l’exception de la fermeture automnale du 1er novembre au 25 décembre, l’abbaye se visite toute l’année ; outre les peintures murales du cloître, elle abrite un petit musée d’art sacré installé dans les anciens bâtiments conventuels. Si l’abbaye a perdu son vocation monastique depuis 1761, l’église Notre-Dame est encore aujourd’hui dévolue à un usage paroissial. Il est possible de la visiter gratuitement en dehors des offices, et parcourir ainsi l’un des rares chevets à déambulatoire et chapelles rayonnantes du pays de Savoie.
Horaires et tarifs sur : www.abondance.org

Actualité de l’édifice

Les conditions climatiques ont un fort impact sur l’état de conservation des peintures du cloître. Celles-ci font donc régulièrement l’objet de campagnes de restauration, et ce, depuis le XIXe siècle. La dernière opération de ce genre a eu lieu dans les années 1990, mais l’état actuel des peintures, seulement une vingtaine d’années plus tard, est déjà préoccupant.
La commune d’Abondance, le conseil départemental de Haute-Savoie et la Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC) s’allient à la Fondation du Patrimoine pour mener une campagne de restauration des toitures du cloître et du chevet de l’abbatiale qui a débuté en 2012 pour se terminer en 2017. La sauvegarde des toitures est indispensable à la protection des bâtiments conventuels et des peintures murales ; celles-ci feront également l’objet d’une nouvelle intervention dans les années à venir.

Pour aller plus loin

Monographie : Jean-Marie BENAND, Abondance, les peintures murales du cloître de l'Abbaye, édition la Fontaine de Siloé, collection les Savoisiennes, 2000.

Cet article a été rédigé dans le cadre du partenariat établi entre Narthex et la revue papier Le Monde de la Bible. Il a été publié dans le numéro 221 - juin/juillet/août 2017. Cette revue trimestrielle a confié à Narthex le soin de nourrir la rubrique « La Bible des pierres » depuis décembre 2015.
 

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