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narthex Art Sacre, Patrimoine, Creation

Les ombres du temps

Publié le : 22 Février 2016
Il y a exactement 100 ans, naissait le grand compositeur français Henri Dutilleux. Nous avons déjà évoqué son œuvre à l’occasion de l’inauguration de la nouvelle Philharmonie de Paris, mais comment passer sous silence un tel anniversaire qui concerne une des plus éminentes figures de la musique française de notre temps ? Où l’on pourra vérifier que la création artistique traduit en profondeur les grandes questions de notre époque.

En 1998 était créée The Shadows of Time, symphonie d’Henri Dutilleux pour voix d’enfants et orchestre. Le dernier mouvement pour orchestre seul s’intitule : « Dominante bleue ? »
Quel est donc le sens de cette musique que le compositeur ne peut désigner que par une couleur ? Le musicien connaît bien la dominante d’une tonalité, cette note autour de laquelle s’articule l’architecture générale. Le peintre voit au premier coup d’œil la couleur dominante d’un tableau. Henri Matisse, en 1908, écrit : « Tous mes rapports de tons trouvés, il doit en résulter un accord de couleurs vivant, une harmonie analogue à celle d’une composition musicale. » De façon plus précise encore : « J’ai essayé de remplacer le ‘’vibrato’’ (utilisé par les impressionnistes) par un accord plus expressif… Je ne songeais plus qu’à faire chanter mes couleurs. »

Le compositeur Henri Dutilleux, arrière-petit-fils du peintre Constant Dutilleux (1807-1875) nous a laissé de nombreux témoignages de son intérêt et de sa compétence en matière de peinture. A titre d’exemple voici une toile de son ancêtre, ami entre autres de Corot et de Delacroix :

Constant Dutilleux, hetraie

Qu’est-ce donc que cette « Dominante bleue ? » avec son point d’interrogation ? Ce bleu est-il celui de la mer ouverte sur le monde, celui d’un beau ciel riche de promesses, ou l’image de lointains brumeux et imprécis, voire celui du vide, de l’inconnu, de l’angoissant ?
Henri Matisse ne dit-il pas : « un bleu accompagné de ses complémentaires agit sur le sentiment comme un coup de gong énergique ».

Henri Matisse, Polynésie, la mer

Lorsque l’on sait que ce mouvement de The Shadows of Time est précédé d’un mouvement intitulé « Mémoire des Ombres » et porte le sous-titre « Pourquoi l’étoile ? » faisant allusion au drame d’Anne Franck, la couleur bleue scintille d’harmonies bien froides !

Je vous invite à écouter Dominante bleue ? Du tissu symphonique déchiré de violents éclats de cuivres, émerge puis s‘impose une note (un do #) insistante, alors que progressivement la musique s’effiloche en lambeaux interrogatifs, ponctués par le déroulement implacable du temps qu’égrène le mouvement d’horlogerie mécanique du wood-block.

Le 5ème et dernier mouvement commence à la minute 15.50.

Cette musique s’achève à la manière d’une question qui ne trouve pas de réponse, et même une question qui n’arrive pas à se dire clairement. Henri Dutilleux écrit : « Ma ‘’Dominante bleue ?’’ est marquée par le doute. Je doute que l’Homme améliore autant qu’il le pense sa situation sur terre… »

En 1999, Dutilleux s’exprimait ainsi à propos de cette œuvre : « Messiaen quant à lui, ignorait complètement le doute. Il était absolument certain et clair dans sa foi. Un jour, il m’a dit ‘’Je sais que vous ne ressentez pas les choses comme moi mais je peux vous dire que Dieu est en vous.’’ C’était sa grande force : il n’avait aucun doute. »

Ne sommes-nous pas avec cette symphonie au cœur des questionnements et des tâtonnements qui traversent notre époque ?

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Emmanuel Bellanger

Après des études au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris et à l’Institut Grégorien, Emmanuel Bellanger a mené une carrière d’organiste comme titulaire de l’orgue de Saint Honoré d’Eylau à Paris, et d’enseignant à l’Institut Catholique de Paris : Institut de Musique Liturgique et Institut des Arts Sacrés (aujourd’hui ISTA) dont il fut successivement élu directeur. Ancien responsable du département de musique au SNPLS de la Conférence des évêques de France, il est actuellement directeur du comité de rédaction de Narthex. Il s’est toujours intéressé à la musique comme un lieu d’expérience sensible que chaque personne, qu’elle se considère comme musicienne ou non, est appelée à vivre.

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