A voir ses toiles, les plus connues comme le Bal du Moulin de la Galette (fig. 1), cette foule joyeuse goûtant aux plaisirs de la danse durant les premières années de la 3e République ou certaines plus rares telles que ce Croquis de têtes (fig. 2) qui peut sembler inachevé mais fut pourtant exposé tel quel par le peintre, on supposerait que cet amoureux de la vie et de la chair en ce qu’elles ont de plus familier et profane n’a guère sa place sur notre site Narthex.


Et pourtant, de la passion de ce peintre coloriste aux prises avec le charme du réel dans son apparence et sa diversité, il y a beaucoup à apprendre tant pour la puissance de la peinture en elle-même que pour la compréhension de l’expérience chrétienne du monde. Le peintre Maurice Denis, qui fit de l’art sacré catholique le cœur de son ambition plastique, ne s’y est pas trompé en écrivant, lors de la mort de Renoir en 1919, des réflexions pleines de finesse, parues dans ce journal nommé si justement La Vie : « Ceux qui croient à la résurrection de la chair, écrit-il, ce dogme trop peu connu, auront été surtout heureux de lire l’éloge d’un poète de la chair par un prêtre, prononcé dans une cérémonie catholique (les obsèques religieuses de Renoir). La chair a bien droit à quelques égards, poursuit-il. Le monde idolâtre (…) reproche assez sottement au catholicisme de méconnaître les joies de la vie et la beauté des créatures. »
Et c’est bien cela qui sous-tend toute l’inventivité plastique de Renoir, mise à l’honneur dans ces expositions. Discerner la beauté fugitive du monde, dans sa plénitude sensuelle et sa force charnelle, et tenter de rendre en lignes et en couleurs l’élégance d’une silhouette, la douceur d’une attitude, la vérité d’un regard et d’une complicité humaine. Bonheurs de peintre, dira-t-on, pour souligner l’union que Renoir tisse entre la réussite de ses dessins et tableaux et des moments de joie dans la vie quotidienne et sociale. Dans la Loge à l’opéra (fig. 3), le visage de femme semble nous regarder comme si nous étions nous-mêmes la scène d’opéra, tandis que nous reste à jamais secret celui de la jeune fille au bouquet de fleurs, dont on découvre la séduisante épaule nue. Et cette Maternité (fig 4), librement inspirée des Madones de Raphael que Renoir admirait tant, n’est évidemment pas une scène biblique mais un simple regard porté sur la vie familiale dans son admirable et sainte quotidienneté.


C’est la question du sacré dans l’art chrétien que l’on doit ici repenser, tant le christianisme a en réalité refusé l’opposition traditionnelle du sacré et du profane, de l’âme et de la chair, pour vanter au contraire la sainteté promise à toute vie simplement humaine. Au 3e siècle de notre ère, Tertullien prophétisait avec audace : « la chair est la porte du salut » (Caro cardo salutis). Tel est ce que nous permet de vérifier, encore aujourd’hui, l’art de Renoir tant il est vrai, comme le disait Michel Ange, que « la bonne peinture est dévote par elle-même ».
Paul-Louis Rinuy

