Voir toutes les photos

Anselm Kiefer, sacré peintre

L’extraordinaire exposition d’Anselm Kiefer Galerie Ropac à Pantin donne l’occasion de mesurer, dans un espace à l’échelle de son ambition plastique, le génie  singulier de ce peintre allemand de quatre-vingts ans qui habite et travaille en France depuis 1993.
Publié le 23 septembre 2026
Écrit par Paul-Louis Rinuy

Ce sont vingt toiles de 3 ou 4 mètres de hauteur sur autant ou plus en largeur – 3, 5, 6, jusqu’à 8 mètres-, riches  de corps, de visages et de récits mythologiques,  enchâssés  dans une profusion de formes végétales et urbaines  qui s’offrent à nos yeux éblouis (fig. 1).

Fig. 1 Anselm Kiefer, Vue d’ensemble de l’exposition, Galerie Thaddaeus Ropac, Pantin Photo: Nina Slavcheva © Anselm Kiefer.

Le titre de l’exposition Nymphaeum renvoie explicitement au monde antique, à ces « nymphées »  qui étaient  des sanctuaires architecturés, des espaces végétaux où cohabitaient les nymphes et les hommes. On découvre  des visages, des corps, qui évoquent des légendes de la Grèce antique sur l’amour, le désir, les tourments de l’existence humaine,  tout un univers poétique oublié qui ressurgit en miettes.  Les Oréades (fig. 2), ces nymphes des montagnes et des grottes, semblent ici prises dans un océan de matière  qui dote les visages d’un mystère infini.

Fig. 2 Anselm Kiefer, Die Oreaden (les Oréades), 2025, huie sur toile, acrylique, gomme-laque, résine, feuille d’or et sédiments d’electrolyse, collage, 280 x 760 cm Photo : Nina Slavcheva © Anselm Kiefer.

Dans chaque  forme que l’on identifie, les contours  semblent  se détruire en même temps qu’ils apparaissent, l’œil est capturé dans des amas de matière en mouvement, en voie de constitution ou de désagrégation (fig.3). 

Fig. 3 Les Oréades, détail. Photo : Paul-Louis Rinuy © Anselm Kiefer.

Dans ses épaisseurs, la peinture cristallise  le tremblement du temps, la plénitude d’un instant qui, sous peu, sera déjà remplacé par un autre, La générosité et la surabondance des couleurs aussi délicates et subtiles que chatoyantes,  nous enchantent et nous  plongent dans d’intenses rêveries.

Dans ce qui est à ce jour sa seule commande religieuse, à l’église  Saint-Pierre de Salzburg, la figure légendaire  de  sainte Apollonie  (fig.4) se découvre à travers des couches qui se superposent avec audace, des coulures, et même des sédiments d’électrolyse – à la couleur de jade- qui évoquent les transparences des feuillages et de l’eau.

Fig. 4 Anselm Kiefer, Apollonie d’Alexandrie, 2024, huile sur toile, acrylique, gomme-laque, résine, feuille d’or et sédiments d’electrolyse, 346 × 190 cm, Collegiale Saint-Pierre, Salzburg Photo : Ulrich Ghezzi © Anselm Kiefer.

Anselm Kiefer n’illustre pas des histoires, il prend à bras le corps la matière de la peinture, l’or, les splendeurs du monde, il les triture et les assemble sur une toile qui se révèle  autant  champ de bataille que terre en germination (fig.5).

Fig. 5 Anselm Kiefer, Qu’est-ce que nous sommes ?, 2020, 298 x 400 x 230 cm, vitrine en verre et acier, bois, cuivre, argile, racines, métal, plomb, fusain, cendre, plâtre sur tissu, acrylique, Panthéon, Paris © Anselm Kiefer.

 Et Kiefer  nous démontre ainsi que la peinture est un art spirituel, religieux, dans la réalité matérielle de sa plénitude expressive.  « La bonne peinture est dévote en elle-même », affirmait Michel-Ange à la Renaissance, « sacrée » écririons nous plutôt aujourd’hui. Chaque figure peinte est éminemment terrestre », elle condense  sur la toile, dans l’épaisseur de la matière et des couleurs, la réalité du monde qui nous entoure.  « L’art ne peut pas se suffire à lui-même, écrit Anselm Kiefer. Il doit puiser dans un savoir plus vaste. Il doit porter les cicatrices du monde, les blessures de la vie. »

Au Panthéon, une commande de l’Etat en 2021 révèle une autre facette de l’artiste,  avec des assemblages évoquant les morts de la Première Guerre mondiale, intitulés Qu’est ce que nous sommes ? Renouant avec la destination première de l’édifice qui fut initialement l’église Sainte-Geneviève et demeure  surmontée d’une croix, Kiefer propose en un ensemble de six vitrines une méditation matérielle sur les horreurs des guerres et l’irrésoluble contradiction entre nos espoirs, nos héroïsmes, nos vanités, nos cruautés. Qu’est que l’homme, irrémédiablement pris dans  les  horreurs du monde -auxquelles il contribue-  et son aspiration incessante à un monde de lumière, de générosité et de paix ? Qu’est ce que l’art, si ce n’est la mise en évidence, dans ses formes chatoyantes, des contradictions de notre existence humaine,  misérable et merveilleuse en même temps ?

Paul-Louis Rinuy

Pour aller plus loin

À voir

  • Exposition  Nymphaeum, Galerie Thaddaeus Ropac, 69 avenue du Général Leclerc, 93500 Pantin, jusqu’au 25 octobre.
Contenus associés
Commentaires
Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

INSCRIPTION NEWSLETTERRecevez quotidiennement nos actualités, les informations des derniers articles mis en ligne et notre sélection des expositions à ne pas rater.