Elle servira de départ à notre interrogation : les reliques et les saints guérisseurs sont-ils des exemples d’une vindicte de la piété populaire ou représentent-ils une croyance traditionnelle en la puissance surnaturelle d’intercesseurs ? Sans toutefois faire la part belle à une recension exhaustive de toutes les peintures religieuses consacrées au thème des reliques et alors même que dans la religion catholique, les saints guérisseurs représentés dans de nombreux rites de procession, de protection, et de guérison éventuelle, surgiront en nombre ; nous tenterons de répondre à cette question en évoquant la Sainte Couronne d’épines, en mentionnant la bouteille d’eau de Lourdes, et terminerons par les saints guérisseurs représentés dans l’iconographie chrétienne des Médicis.
Depuis toujours l’homme invoque Dieu demandant aide et réconfort en cas de maladies graves et des saints guérisseurs sont apparus pour toutes les pathologies. Cependant, l’iconographie des saints semble avoir véritablement démarré dans les catacombes et avec les représentations de l’âme du défunt en orant (1). Cet art sépulcral précèderait l’art du culte des reliques et l’art des épisodes de la passion d’un martyr, dans des scènes souvent très narratives. Toutefois, le thème iconographique du martyr aurait été introduit justement avec la venue des reliques, s’attachant par cela à montrer le coté plus » humain » du saint en question, tout en le rapprochant et en renouvelant ainsi que le sacrifice du martyr se confond avec celui de Jésus-Christ et de sa souffrance sur la croix, de son tombeau et de son autel. Le IV° siècle consacrera ensuite sa temporalité et sa réflexion à la rédaction des vies (la Vita) des bienheureux, des justes.
Une branche de l’histoire religieuse naitra en même temps que les célébrations liturgiques commémorant les anniversaires plus didactiques des saints : il s’agit de l’Hagiographie qui luttera tant qu’elle pourra contre le paganisme avec les martyrs, les saints et les religieux protecteurs les mains jointes en prière en signe d’intercession avec le monde sacré et allégorique. Ils seront souvent représentés avec cet attribut traditionnel de reconnaissance et dans des compositions un peu idéologiques. Ils auront aussi de grands yeux. « Cette valeur physionomique d’expression reflète la vision mystique de l’âme » (2). Raymond Rey poursuit en disant » « Formule conventionnelle qui en liaison avec la position frontale, s’éloigne de l’accent individuel du portrait pour évoquer l’abstraction des « yeux de l’esprit » et rendre intelligible la marque surnaturelle de la sainteté. Isolées ou groupées symétriquement autour des personnages divins, ces figures immobiles de caractère impersonnel, semblent pétrifiées pour l’éternité. Elles répondent parfaitement à la définition que donnait Saint Jean Damascène des images grecques : les saints dit-il sont représentés dans l’état de béatitude, revêtus de la splendeur divine qui leur est propre depuis leur martyre. »
Valérie Perlès (conservatrice en chef du patrimoine et directrice du musée), conceptrice de l’exposition mentionnée ici, indique quant à elle, dans l’avant-propos de son riche catalogue (3) que les reliques du moyen-âge seront souvent remplacées par des fontaines d’eaux miraculeuses dédiées à un saint, et que les remèdes de curés, les eaux de mélisse des carmes, les élixirs de la Grande Chartreuse, les collyres des bénédictins seront plus « efficaces » que les reliques ou l’invocation d’un saint. Elle affirme aussi : » Les reliques possèdent par métonymie le pouvoir thaumaturgique du saint dont elles sont issues, permettant de manipuler l’invisible, autorisent la transaction avec le divin et sont ainsi pourvoyeuses de miracles de guérison. Elles fondent la notoriété des lieux de pèlerinage, où les fidèles peuvent les toucher, en emportant un fragment ou confier symboliquement la partie du corps à soigner par un dépôt votif.

Parmi les reliques conservées dans de nombreuses églises, la Sainte Couronne ramenée de Constantinople, le 19 aout 1239 par Saint Louis est certainement la plus précieuse et la plus vénérée des reliques. Elle est d’ailleurs le symbole de la prière fervente depuis plus de XVI siècle ! Ce jour d’été, Saint Louis, roi de France délaissant ses atours royaux, endosse une simple tunique blanche et pieds nus aidés de son frère porte la couronne jusqu’à la cathédrale notre Dame de Paris, avant de déposer le reste des reliques (un morceau de la vraie croix, et un clou du supplice) dans la Sainte Chapelle du palais qu’il aura édifier pour cette occasion.
En guise d’illustration de cet important événement du moyen-âge, nous avons trouvé un tableau intitulé : « Saint Louis portant la couronne » et conservé dans l’église Saint Louis à Strasbourg daté de 1901 et signé du peintre bavarois Martin Feuerstein (1856-1931) Une inscription précise : » Saint louis portant à travers les rues de Paris, la couronne d’épines de Notre Seigneur Jésus-Christ. »
Le peintre a montré sur le parvis de Notre Dame de Paris, identifiable par ses deux tours un important cortège de la société féodale. Le roi Saint Louis est vêtu de sa robe royale, la tête couronnée sur un nimbe d’or, présente la couronne d’épines posée sur un coussin rouge. Il se tient exactement au centre de la composition qu’il irradie de sa royauté et de sa sainteté future. A l’avant nous voyons des prélats, des évêques, et des archevêques suivis par des enfants musiciens. Derrière le roi, de jeunes nobles portent un reliquaire d’or en forme de chapelle gothique qui se détache devant la bannière bleue de Notre Dame de Paris. Chevaliers et soldats encadrent le cortège entouré de bandeaux.
De nos jours la vénération des reliques présentées aux fidèles a lieu chaque premier vendredi du mois à 15 heures. Par cette pratique, les croyants s’unissent ainsi à la contemplation du Mystère de la croix, de la mort et de la résurrection du Christ.
La bouteille d’eau miraculeuse en forme de Vierge-Marie de Lourdes
Les bouteilles d’eau vendues au sanctuaire Notre Dame de Lourdes sont souvent moulées en forme de Vierge Marie et peuvent être considérées à ce titre comme des reliques ou plutôt des souvenirs religieux que l’on peut emporter avec soi ; des pèlerins du monde entier viennent d’ailleurs à Lourdes pour recueillir cette eau, portés par leur foi en la Vierge Marie. Ces bouteilles-souvenirs en forme de Vierge ne signifient pas pour autant que l’eau elle-même aurait une forme particulière, c’est simplement un contenant pour rappeler la Vierge Marie. Elle contient une eau de source (qui reste de l’eau ordinaire sur le plan physique), que la très Sainte Vierge Marie révéla à Bernadette lors de ses apparitions à en lui disant :
« Venez boire à la fontaine et vous y laver »
Elles sont de différentes couleurs, notamment bleu et blanc qui sont les couleurs traditionnellement associées à la Vierge Marie dans l’iconographe catholique.
La Vierge est en effet représentée souvent vêtue de blanc avec un manteau bleu, symbole de pureté, de paix et de fidélité. Certaines bouteilles peuvent être entièrement blanches ou d’autres entièrement bleues. Mais le plus souvent, la robe est blanche, la ceinture bleue, les mains sont jointes, des roses sont décelables à ses pieds.
A l’évidence, le modèle répété en série, trouve son inspiration dans la célèbre statue installée dans la grotte de Massabielle, et réalisée en 1864 par le sculpteur Joseph- Hugues Fabisch (1812-1886). Chargé de réaliser une statue représentative des visions de Bernadette Soubirous, Fabisch se rend à Lourdes du 15 au 19 septembre 1863, sous la directive des sœurs Lacour, pour rencontrer cette jeune paysanne qui a vu la vierge à 18 reprises. Mais Bernadette déçue n’approuve pas cette statue qu’elle juge non conforme à ses visions de 1858. Cependant, cette forme particulière de bouteille en forme de vierge, éminemment symbolique (parfois on voit la Sainte Bernadette Soubirous agenouillée au cotés de Marie) perdurera et Lourdes deviendra le grand pèlerinage catholique associé aux apparitions mariales, en dépit de la déception de Bernadette. Depuis 1884, l’Eglise a ainsi reconnu 70 guérisons miraculeuses liées à son utilisation, preuve de la force spirituelle qu’elle incarne.
« On prend l’eau comme un médicament, il faut avoir la foi, il faut prier : cette eau n’aurait pas de vertu sans la foi »

A l’instar de l’eau de Lourdes utilisée à des fins de bénédiction et de guérison, (après que de nombreux malades ayant bu son eau bienfaitrice aient retrouvé la santé), nous trouvons dans la tradition catholique, des saints guérisseurs.
En leur présentant nos désirs et nos intentions spirituelles dans nos prières ; nous pouvons nous relier ainsi à la communion des saints, en invoquant leurs noms.
Ce sont des saints auxquels les fidèles ont traditionnellement recours pour demander une guérison physique, mentale ou spirituelle, un rétablissement intérieur moral.
Ainsi chaque saint est souvent associé à certaines maladies ou situations particulières.
Selon la foi chrétienne, ces saints ne guérissent pas par leur propre pouvoir mais ils sont considérés comme des intercesseurs auprès de Dieu.
Parmi les saints guérisseurs les plus connus et protecteurs contre les maladies, on trouve :
- Saint Raphaël, son nom (de l’hébreu) signifie « Dieu guérit »
- Saint Pérégrin Laziosi et Saint Pierre l’Ermite sont invoqués par les malades du cancer et des tumeurs malignes
- Saint Blaise est associé aux affections de la gorge et des voies respiratoires
- Saint Roch est invoqué lors des maladies contagieuses
- Saint Jean de Dieu est le patron des hôpitaux et des infirmiers
- Sainte Rita de Cascia est souvent priée dans les situations de maladies graves
- Sainte Dymphna est la sainte patronne des malades mentaux et des victimes d’incestes
- Sainte Anne, la mère de Marie-mère de Jésus est reconnue comme la sainte patronne des femmes ayant des problèmes de fertilité ou de grossesses difficiles
- Sainte Philomène est une jeune Sainte associée à la guérison des enfants à naitre, des nourrissons, des adolescents
- Saint Padre Pio, (Saint qui a connu les stigmates) est associé aux maladies des affections non identifiées
- Saint Maximilien Kolbe est le saint le plus contemporain qui protège contre la toxicomanie et soutient les mouvements pro-vie
Nous pouvons choisir pour illustrer notre propos Seven Saints, peinture sur bois de Fra Filippo Lippi conservée à la National Gallery de Londres qui date des années 1449-1459. Ce panneau mesure 68 cm x 151,5 cm est en forme de lunette. C’est un pendentif à celui de l’Annonciation de Lippi qui est également conservé à la National Gallery de Londres. Les lunettes ont été commandées au grand maître italien de la renaissance pour la décoration du palazzo Medici-Riccardi à Florence. Le peintre a installé sur un banc en pierre décoré de plaques de marbre, sept saints dont deux guérisseurs Saint Côme et Saint Damien. Deux saints médecins, jumeaux, martyrs qui ont partagé une vie extraordinaire, une foi inébranlable et une mort atroce au nom de leur croyance.
Ils ne se limitaient pas à soigner les malades, à guérir les blessures. Leur activité de médecins devint aussi pour eux un moyen de propager la parole de Jésus, tout en soignant les âmes de ceux qui s’adressaient à eux en quête de réconfort et de soutien.
En soignant les malades, ils les convertissaient au christianisme.
Ce n’est donc pas étonnant que nous retrouvions ces saints martyrs qui ont sacrifié leur vie au nom de Dieu dans la composition de Lippi de part et d’autres de Saint Jean-Baptiste. Ils sont habillés de tunique rouge et sont les protecteurs des Médicis.
A droite au premier plan, sont Pierre de Vérone (protecteur de Pierodi Cosme de Médicis) et à coté Saint jean l’Evangéliste (protecteur de son frère Giovanni).
De l’autre coté, à gauche au premier plan, se trouve Saint François d’Assise représenté en robe de bure brune (protecteur de Pietro Francesco l’Ancien) et Saint Laurent (patron de son oncle). Par la suite le culte des deux saints Thaumaturges se répandit dans l’Empire Byzantin avec pour attributs : la trousse, la lancette pour les saignées, la pince, la spatule, le mortier et son pilon, le pot d’onguent, l’urinal et le matériel pour rédiger les ordonnances.
Au Moyen-Age, la basilique des Saints Côme et Damien à Rome était souvent une destination de pèlerinage mais aussi de soins, d’assistance aux malades et aux nécessiteux. C’était également un centre de dévotion mariale. Elle fut la première basilique chrétienne à se construire dans la zone du forum romain. Les reliques (doigts des saints) furent disposées sous l’autel inférieur de la basilique. Puis on a rajouté aussi l’Oratoire de San Pietro in Sicile, célèbre pour son eau miraculeuse ainsi cet édifice représente a lui seul ce que les reliques, l’eau miraculeuse et les saints guérisseurs occupent comme place importante dans l’histoire des croyances et de la spiritualité.
A travers eux, les fidèles ont cherchés réconfort, protection et guérison face aux épreuves de la vie. Qu’elles soient considérées comme des manifestations de la foi, des traditions culturelles ou des symboles d’espérance, ces pratiques témoignent de la profonde confiance que les hommes ont placée dans le sacré au fil des siècles.
Elles continuent aujourd’hui encore de susciter de l’intérêt pour leur dimension historique, religieuse, et humaine.
Jeanne Villeneuve









