« Silence des bruits ou silence des paroles, le silence a besoin d’être préservé à tout instant contre toute agression […] Le silence est une contemplation clandestine qui suspend les occupations bavardes du jour, met un frein à l’éloquence des rhéteurs, impose une sourdine à la frénétique agitation des affaires humaines. »
Ces propos du philosophe Vladimir Jankélévitch datant de 1987 et à nouveau publiés aujourd’hui (1) ne trouvent-ils pas d’évidentes résonances dans notre monde ? Inflation de paroles, violences, guerres … Le silence n’est-il pas l’unique chemin vers la paix, celle des cœurs et du monde ?
Comme un portail au seuil de cette reprise de nos activités, voici deux pages de musique sur un texte qui nous rappelle que, dans la perspective chrétienne, l’homme est incapable de construire seul un véritable chemin de silence et de paix. C’est dans une humble attitude qu’il se dispose à accueillir la paix de Dieu, comme le chante ce texte qui inspira de nombreux musiciens :
« Da pacem, Domine, Donne la paix, Seigneur,
in diebus nostris, en nos jours,
quia non est alius parce qu’il n’est personne
qui pugnat pro nobis qui combatte pour nous,
nisi tu, Deus noster. Si ce n’est toi, notre Dieu. »
La première version musicale de ce texte nous est proposée par Roland de Lassus (1532-1594). Cette musique est de nature rhétorique, c’est-à-dire qu’elle se développe à partir des accents des mots. La compréhension du texte est essentielle mais le compositeur ne nous donne pas seulement de le proférer mais il nous invite à nous approprier cette prière en y ajoutant sa propre sensibilité et, par suite, la nôtre. Quelques détails pour guider notre écoute :
la montée vocalisée sur Domine, l’insistance par le procédé de la répétition sur in diebus nostris, les belles vocalises sur alius, les mots nisi tu longuement repris dans un sentiment de confiance apaisée, et bien sûr le mot tu longuement vocalisé comme une contemplation infinie de la grandeur et de la bonté de Dieu.
La deuxième version de ce texte que je vous propose nous vient du compositeur estonien Arvo Pärt né en 1935. On pourrait qualifier cette musique de paradoxale : créer le silence avec du son. Comme beaucoup des œuvres de ce musicien, cette page est de nature apparemment incompatible avec la nature même de la musique qui est essentiellement mouvement et bruit : ici il s’agit d’immobilité et de silence surgis pourtant de la vigueur des sons. Cette musique est créatrice de recueillement, elle nous permet d’entendre le mystérieux silence, un silence « habité », comme le dit Jankélévitch.
