HENRI MATISSE ET LA MUSIQUE

En écho à l’exposition du Grand Palais à Paris consacrée à Henri Matisse, qui vient de fermer ses portes, la lecture des nombreux écrits du peintre offre de belles découvertes ou redécouvertes. Ses rapports à la musique par exemple où l’art des sons féconde la peinture et inversement.
Publié le 29 juillet 2026
Matisse – Le violoniste à la fenêtre

Henri Matisse ((1869-1954) a été tout au long de sa vie un familier de la musique, non seulement comme auditeur mais aussi comme praticien : il a travaillé le violon dans sa jeunesse jusqu’à un bon niveau et avait même envisagé de le reprendre sérieusement au cours de sa vie. Musique et danse sont présentes dans sa peinture tout au long de sa carrière. Dans ses écrits ou déclarations diverses, l’image du violon revient fréquemment comme dans celle-ci :
« De même il suffit de serrer les doigts qui tiennent l’archet du violon pour que le son change de caractère – de doux, il devient fort. » (1)
La musique l’a tellement intimement accompagné dans son travail de peintre qu’elle s’impose à lui pour traduire en mots ce qu’il cherche à exprimer avec les couleurs même si, bien sûr, musique et peinture sont distinctes l’une de l’autre :
« certes la musique et la couleur n’ont rien de commun, mais elles suivent des voies parallèles. Sept notes, avec de légères modifications, suffisent à écrire n’importe quelle partition. Pourquoi n’en serait-il pas de même pour la plastique ? » (2)
Certaines observations sont révélatrices de la compétence de Matisse en matière musicale, par exemple :
« Vous pouvez préciser les rapports qui constituent l’expression du tableau en remplaçant le bleu par un noir comme à l’orchestre, on remplace une trompette par un hautbois. » (3) Cette remarque a quelque chose de surprenant : que signifie le remplacement d’une trompette au son éclatant par un hautbois plus discret ? Matisse savait que, différemment de la trompette, un hautbois au son très perçant peut se faire entendre même quand tout l’orchestre donne de la voix.
Voici un exemple de l’acuité sonore du hautbois dans cet extrait du concerto de Richard Strauss :

Cette observation de Matisse nous permet de pénétrer plus avant au cœur de sa recherche : le jeu des couleurs entre elles, leurs résonances les unes sur les autres, leurs rapports harmoniques :
« Tous mes rapports de tons trouvés, il doit en résulter un accord de couleurs vivant, une harmonie analogue à celle d’une composition musicale. » (4)
Cet accord de couleurs justifie la présence de chacune par rapport à toutes les autres :
«  De la même façon que dans une harmonie musicale chaque note est une partie du tout, ainsi souhaitai-je que chaque couleur eût une valeur contributive […] Toutes mes couleurs chantent ensemble, c’est comme un accord en musique. » (5)

C’est exactement l’objet de la recherche du compositeur Henri Dutilleux (1916-2013) dans Figures de Résonances pour deux pianos, composées en 1978.
Les liens entre Dutilleux et la peinture sont connus : descendant direct du peintre Constant Dutilleux (1807-1865) il vivait environné de tableaux anciens et contemporains. Une de ses œuvres majeures Timbres, Espace, Mouvement, lui a été inspirée par une œuvre célèbre de Van Gogh : le ciel étoilé.

Les Figures de résonances sont une exploration minutieuse de ce qui se produit lorsque les sons se rencontrent, se heurtent, s’épousent en un jeu subtil de résonances. Le compositeur précise :
« Avec deux pianos, les résonances de timbres sont très grandes. Mon but était d’éviter tout développement, de fixer une idée strictement délimitée et de la traiter d’une manière purement acoustique. » (6)

Il faut écouter très attentivement cette musique : un piano produit des sons, l’autre ayant libéré les cordes résonne par sympathie, phénomène acoustique naturel.
Une musique qu’il ne s’agit pas de laisser entrer en nous mais une musque qui nous invite à entrer en son cœur, celui des mystérieuses résonances susceptibles d’ouvrir sur l’infini.

Que ce temps de vacances soit pour tous un temps du regard et de l’écoute, en un mot, un temps du silence intérieur pour mieux voir et entendre les beautés du monde. 

« Les couleurs ont une beauté propre qu’il s’agit de préserver comme en musique on cherche à conserver les timbres. » (7)

Notes

  • (1) Henri MATISSE, écrits sur l’art présentés par Dominique Fourcade. Hermann éditeur 2000, p. 213.
  • (2) Opus cité p. 200.
  • (3) Opus cité p. 129. 
  • (4) Opus cité p. 47.
  • (5) Opus cité p. 132.
  • (6) Henri DUTILLEUX, Mystère et mémoire des sons, entretien avec Claude Glayman. Actes Sud 1997 p. 132.
  • (7) Opus cité p. 199.
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