La musique ne semble pas avoir pris une grande place dans la vie de Gaudi. On peut penser toutefois qu’il avait un véritable goût pour la musique ancienne et qu’il se préoccupait de la manière dont le son se répandait dans les monuments qu’il bâtissait. Nous connaissons aussi sa foi profonde sans laquelle on ne peut comprendre les sources de ses recherches. Telle n’était absolument pas la situation du violoncelliste Pau Casals. Une conviction les unissait cependant : la recherche de la paix, partout, toujours, dans leur vie personnelle comme dans leurs activités publiques. L’un comme l’autre a connu la violence et la guerre à des degrés différents.
C’est en 1943 que Pablo, Pau en catalan Casals compose ce bref motet Nigra sum. Le violoncelle a complètement occulté le créateur que fut aussi Casals (1876-1973). Il est bien clair qu’il n’a pas laissé dans les mémoires l’image d’un avant-gardiste ou même seulement d’un musicien soucieux d’originalité systématique. Il se situe lui-même dans la grande lignée des compositeurs du XVIème siècle, habité par le souci constant d’être compris par tous, les savants et les gens simples, chacun doté de sa sensibilité propre mais réelle et profonde. Voici le texte de ce motet, tiré du Cantique des cantiques :
Nigra sum sed formosa, filiae Jerusalem. Ideo dilexit me Rex et introduxit me in cubiculum suum. Et dixit mihi : surge et veni, amica mea.
Jam hiems transiit. Imber ubiit et recessit jam hiems transiit, imberabiit et recessit jam hiems transiit. Flores apparuerunt in terra nostra. Tempus putationis advenit. Alléluia !
Je suis noire mais je suis belle, filles de Jérusalem. Auusi le Roi m’a-t-il aimée et conduite dans ses appartements. Et il m’a dit : lève-toi mon amie, et viens. L’hiver enfin s’en est allé, la pluie nous quitte et s’éloigne, les fleurs ont fait leur apparition, le temps de la taille est venu.
Voici une belle version chantée par la Maîtrise de l’abbaye de Montserrat en Catalogne, pays natal de Gaudi et de Casals :
Casals se met modestement dans la lignée des compositeurs du XVIème siècle, cherchant à mettre en valeur chaque mot pour qu’ainsi. La musique transfigurant le texte l’illumine d’une multitude de résonances : la montée sur introduxit ou sur surge et veni, la modulation assombrie sur hiems, l’épanouissement mélodique sur apparuerunt, la conclusion toute intérieure sur l’alléluia final, ouvrant vers une poursuite intérieure plutôt que fermeture.
Comment ne pas entendre aujourd’hui les échos d’un tel texte et de sa musique, plein d’espérance alors qu’au temps de sa composition (1943) la guerre faisait rage, alors qu’aujourd’hui l’inquiétude gagne les esprits : crises mondiales, montée des extrêmes, climat, violences… ?
Voici une autre version de ce même texte par un compositeur espagnol qu’a sans doute apprécié Gaudi : Thomas Luis da Victoria (1548-1611) :
Emmanuel Bellanger

