« Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon église. « (Matthieu 16, 18)
Selon l’Evangile selon Saint Jean (19, 23,24) Jésus portait une tunique simple (un chiton) sans coutures, tissée d’une seule pièce ainsi qu’un manteau (ou châle de prière), pourvu de franges. Ce qui était la mode pour un juif de cette époque. Une Sainte Tunique (qui fait partie des reliques attribuées à Jésus conservée à Argenteuil dans le Val d’Oise depuis le IX° siècle) a été ainsi présenté aux vêpres du Stade de France à Saint Denis le 25 septembre. On a pu constaté qu’elle n’était pas brodée.
Il est vrai, que Les Actes des Apôtres, la Bible en général, ne nous ont pas livré de réflexions concernant les vêtements à endosser, les parements à broder, en tant que premier témoin du Christ, au centre de la communauté chrétienne de Jérusalem (et bien au-delà de l’élection du pêcheur Simon-Pierre choisi par Jésus). Cette information n’étant pourtant pas marginale dans l’histoire de la religion catholique et de la célébration de l’office divin.
Nous trouvons cependant beaucoup de broderies et d’ornements sacrés avec des fonctions liturgiques précises, sur toutes les œuvres religieuses, les vêtements liturgiques comme les chasubles, chapes, dalmatiques, étoles, pastorales, manipules, voiles de calice, bourses, canopées, antependium, bannières portés ou utilisés par les prêtres, diacres, évêques, papes et conservés dans les inventaires ou les sacristies.
Broder des orfrois sur draps d’or, velours ou damas est une activité spécifique de parement toujours d’actualité qui contribue à l’enrichissement de nos églises et à la propagation du message spirituel.
L’art textile brodé (avec plus ou moins de surcharge luxueuse), traverse en effet encore aujourd’hui, avec une origine artisanale toujours renouvelée, les siècles. Il témoigne d’un savoir-faire discret mais essentiel au service de la liturgie. Il est juste à noter qu’une production industrielle de tissus religieux du XIX° siècle a vu le jour, par souci de rentabilité économique mais n’a pas vraiment duré et ce en dépit des diverses prescriptions liturgiques ou des aléas de la mode influencés par certains liturgistes.
Comme le souligne Christine Aribaud (2), docteur en histoire de l’art et chargée de cours à l’université de Toulouse-Le Mirail : « C’est un travail qui incombe depuis le Moyen Age à la corporation des brodeurs-chasubliers, qui ornent en brodant et montent ensuite les ornements. Son existence est attestée à paris par des règlements qui régissent les statuts des ouvriers, mais aussi et surtout contrôlent l’usage des matières précieuses travaillées : la soie, l’or et l’argent, les fraudes étaient sanctionnées de sévères amendes. »
Ces brodeurs (brodaires dans les textes anciens) produisent des images (ymages) sur du mobilier liturgique textile et ont une activité commune avec les peintres et les sculpteurs.
Ainsi, pour célébrer sa messe historique sur la place de la Concorde à Paris le samedi 26 septembre 2026, le pape portait aussi une chasuble qu’il avait placé au dessus de son aube et de son étole pour célébrer l’Eucharistie.
Elle symbolisait la charité et le joug du Christ. Puis il a ajouté le pallium, autre symbole spécifique de sa charge de pasteur. Les vêtements et les linges liturgiques arboraient de leur coté des broderies hautement symboliques, mêlant tradition religieuse et hommage au patrimoine français. L’objet de notre réflexion sera alors d’envisager le caractère sacré de ces ornements liturgiques.
La symbolisation et les références liturgiques
Pour le pape, nous pouvions admirer un très bel exemple de tissus à emblèmes liturgiques en accord avec la création contemporaine dans une composition symétrique due au dessinandier. (3)
Ainsi, une magnifique décoration de feuillages brodés sur la chasuble et l’étole papale ainsi que sur les dalmatiques et les étoles des évêques, des diacres concélébrant étaient visibles, avec une augmentation nette de la dimension du rapport pour que le motif soit vu de loin. Ces broderies rappellent aussi éminemment, la Création, la vie, mais font écho aux détails végétaux présents dans l’architecture et les décors de nos cathédrales.
Autour de la source d’eau vive et de la forme naturelle du végétal, du feuillage qui ne flétrit jamais, un dialogue certain entre héritage liturgique et modernité artistique se déployait autour d’une verticalisation du motif de la croix.
Ce vocabulaire décoratif étaient du aux artistes décorateurs de la Maison Chéret pour la confection et la Maison Vuillaume pour les broderies, avec un rapport au dessin et une stylisation remarquablement maitrisés.
La centenaire Maison familiale Chéret (appartenant à Eliane et Antoine Chevillard), travaille encore de nos jours en France et à l’international sous le titre de Maître brodeur, ou brodeurs-chasubliers selon les volontés cléricales et selon les souhaits spirituels de l’Eglise et s’adapte à la demande ; ici celle du Vatican. La Maison Chéret multiplie toujours les possibilités d’approvisionnements en ornements liturgiques, sur des chasubles de laine ou de coton, parfois les ornements sont taillés dans des soies plus légères qu’autrefois. C’est une réactualisation parfaite de l’excellence de l’artisanat français
« Au départ, on a seulement un croquis qui schématise les envies et besoins soulevés par le diocèse de Paris. On n’exprime pas grand-chose sur une feuille A4. Tout l’art est de donner du volume, que les motifs ressortent bien. C’est un sujet presque théâtral finalement, on sait qu’il doit être vu de loin. Il faut qu’il soit impactant. » (4)
Les couleurs liturgiques de la forme tridentine (5)
Cinq couleurs sont en général utilisées, avec deux couleurs spécifiques (le noir et le rose), ainsi que l’or.
- Le blanc : symbole de la pureté, de la joie, de la lumière. C’est la couleur principale de la chasuble et de la mitre crées pour l’occasion. Cette messe était joyeuse, nous étions à la fête. Pour cette messe historique célébrée sous la formule « Fons Salutis » (Fontaine du Salut), le blanc a signifié l’exultation et la grâce. Quand à la pureté (de la Foi), elle renvoie directement à la pureté, à l’innocence, à la résurrection. Elle fait écho également à la devise choisie « Pour que le monde ait la vie » (6) Outre les nappes qui recouvraient les autels, il y avait également des corporaux et des purificatoires (7). Tous sont de couleur blanche afin d’évoquer le linceul dans lequel le Christ a été placé lors de sa mise au tombeau. Réalisés en fibres naturelles, ils sont brodés d’une croix pour signifier que leur utilisation est strictement réservée à la messe.
- Le rouge : symbole du sang, du feu, de la charité. C’est aussi le symbole de la passion du Christ et le sang versé dans son martyre
- Le vert : symbole de l’espérance et de la vie, de la constance et de l’écoute persévérante.
- Le violet : symbole de la pénitence, du deuil et de l’attente
- Le noir : symbole du deuil, de la tristesse
- Le rose : symbole de la joie tempérée au milieu de la pénitence
- L’or : peut remplacer le blanc car l’or n’est pas une couleur liturgique autonome à proprement parler mais il est autorisé pour remplacer le blanc lors de solennités majeurs et pour marquer la grande magnificence du culte. On trouvait alors dans la tenue pontificale des touches d’or en rehaussement : les galons et les fils d’or utilisés pour les ornements symbolisent traditionnellement la royauté du Christ, la lumière divine, le sacré, la majesté du ministère pontifical et l’éclat de la vie ecclésiale.
- Le bleu n’est pas une couleur liturgique officielle du rite romain actuel mais il est utilisé comme privilège et employé pour les fêtes en l’honneur de la Sainte vierge.
Lors de la grande messe en plein air les ornements se distinguaient par une dominante de bleu roi, accompagnée de touches de blanc, de doré et de vert. Ce choix d’une esthétique très classique a tranché avec d’autres célébrations récentes du plus bel effet.
Quand à la croix lumineuse d’Orléans sur le linge d’autel (et que nous ne pouvions voir que sur les écrans géants), on peut affirmer que pour des centaines de corporaux et de purificatoires utilisés sur les autels relais de la place de la Concorde, les brodeuses avaient apposé un motif unique représentant la croix lumineuse de la cathédrale d’Orléans.
Ce symbole sacré servait de marque distinctive pour célébrer la communion tout en ancrant cette messe à Paris.
En dehors du culte, le vêtement de tous les jours s’appelle la soutane ou le costume ecclésiastique. Mais l’harmonie visuelle sur la place de la Concorde était bien présente pour nous rappeler que le blanc et l’or, le bleu roi et le vert de la tenue du souverain pontife tranchaient harmonieusement avec le cortège liturgique. Les centaines d’évêques et de prêtres concélébrant portaient eux aussi des ornements assortis, créant une unité visuelle inhabituelle face à l’immense foule de fidèles rassemblés le long de l’avenue des Champs-Elysées. Une chaine secrète de compétences, sollicitée par la Conférence des évêques de France, avait relevé le défi autour de Roanne et d’un croquis qui schématisait les souhaits. Le tissage de fibres recyclées a été fait par les Tissages de Charlieu, la confection par l’atelier d’insertion
« Le tri d’Emma », le repassage des linges sacrés a été assuré par des paroissiens bénévoles. C’est près de 5.000 étoles liturgiques qui ont été fabriqué. A Troyes, les Clarisses, ont confectionné les linges d’autel des célébrations en lien avec l’Artisanat monastique.
Tout ensuite a été réalisé dans les ateliers des Ponts-de-Cé (8), avant leur envoi pour validation au Vatican.
Toute la richesse du travail des communautés religieuses s’est ainsi dévoilée avec un savoir-faire d’artisans habitués à faire dialoguer art, patrimoine et liturgie.
Jeanne Villeneuve


