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Du Bleu au Jaune, « chemin faisant », face à l’œuvre d’Evi Keller (1)

De la Saison d’art 2026, à Chaumont-sur-Loire (Loir-et-Cher), à la Maison Caillebotte (Essonne) « La nature n’est pas un décor », deux expositions actuellement en cours, jusqu’au 1er novembre 2026.
Publié le 30 septembre 2026
Écrit par Aude VIOT COSTER

Wassily Kandinsky, dans « Du spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier (2) », livre sa  pensée philosophique, depuis sa pratique artistique et ses expériences personnelles. Chaque  couleur possède une vibration, une résonance capable d’atteindre la sensibilité de l’âme de celui  qui la regarde. Dans la palette, les couleurs agissent en binômes. Bleu-Jaune. Le bleu, impulsant un mouvement concentrique, s’éloigne du spectateur alors que le jaune, en un mouvement excentrique, semble venir jusqu’à lui. Froideur et chaleur, céleste et terrestre. 

En entrant dans la galerie Agnès Varda, à Chaumont sur Loire, face aux six grandes œuvres  d’Evi Keller : « Matière-Lumière » [Or bleu, Soleils ensevelis] (3), nous sommes invités à la  contemplation silencieuse. Si la parole ne se « dé-livre » pas d’emblée, l’œil, par son écoute (4), ouvre une voie d’accès, par docte ignorance. Savoir qu’ici je ne sais pas (je ne sais plus) est le  meilleur départ pour apprendre de l’œuvre et par l’œuvre. Sans motif apparent à première vue,  il y a pourtant bien matière à observer et à se laisser observer, à se laisser enseigner lentement,  sans savoir aucun. 

Vue d’exposition Evi Keller, Matière-Lumière [Or bleu, Soleils ensevelis], Domaine de Chaumont-sur-Loire, 2026 © G.R., Courtesy Evi Keller et Domaine de Chaumont-sur-Loire

Ainsi introduits, il n’y a plus qu’à plonger, à l’état naissant, dans l’informe de la « force qui  prend forme (5) » et à laisser monter les mots, face à ce qui se tient devant nous, pêle-mêle :  alvéoles, dépression rocheuse, cavités sombres, grotte, excavation, concrétion, formation  géologique, étirements, plissés givrés, tissus cellulaires aqueux, rigoles, empreinte végétale,  saisissement à froid, cristallisation, mouvement figé, gravure naturelle, griffures, tracé aérien… 

Evi Keller, Matière-Lumière, ML-V-24-0626, 2024, 345 x 275 cm, détail © G. R., Courtesy Jeanne Bucher Jaeger, Paris-Lisbonne
Evi Keller, Matière-Lumière, ML-V-24-0626, 2024, 345 x 275 cm, détail © Evi Keller, CourtesyJeanne Bucher Jaeger, Paris-Lisbonne

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comme une feuille d’aluminium plissée, froissée, un mouvement repris à l’infini. Un motif,  creuse lui-même sa fugue éperdue. Et nous nous surprenons à nous enfoncer aux confins d’une  toile sans limite, devenue firmament, galaxie, sous nos yeux éberlués. Au cœur de la matière à  l’œuvre, du plus petit, nous ouvrons le sidéral, passant, sans crier gare, du micro au  macrocosme, transporté dans une joie exploratoire.

Evi Keller, Matière-Lumière, ML-V-25-1206, 2025, 250 x 200 cm, détail © Evi Keller, Courtesy Jeanne Bucher Jaeger, Paris-Lisbonne
Evi Keller, Matière-Lumière, ML-V-26-0310, 2026, 280 x 170 cm, détail © Evi Keller, Courtesy Jeanne Bucher Jaeger, Paris-Lisbonne

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Circuit aqueux, bouillonnant, glacé, givré, gelé. Et « mot faisant », nous passons de l’état liquide au solide, d’un élément à l’autre, naturellement. De l’aquatique au minéral. « Matière Lumière » ne cesse de nous prendre au dépourvu, expérimente l’illimité, l’abolition des  frontières où les états, sans contradiction aucune, mais, dans une tension paradoxale constante,  dialoguent, s’interpellent, s’enrichissent, s’approfondissent. Cette œuvre protéiforme ouvre  notre perception du monde à sa compréhension profonde où « tout est lié (6) », tout est relié, d’un  seul tenant en grande fluidité. Notre limite n’est pas limitante en ce sens qu’elle nous appelle à  l’illimité. La limite est autant ce qui sépare, que ce qui unit. Elle est le ressort, le tremplin de  notre désir d’absolu insatisfait. Et c’est heureux, nous n’en aurons jamais assez de l’intangible,  de l’inouï, de l’invisible, de l’indicible. De ce qui ne se possède pas mais se reçoit, infiniment, au sein-même du fini, tout en nous dévoilant l’infini. Soif inaltérable, dans tous ses états. Face  à cette effervescence généralisée, dans un état de virtuosité, le corps, emporté par la vue, explore  l’indicible de l’inédit, s’engouffre en spéléologie.  

Et dans ce contexte de grand paradoxe, nous passons du Bleu au Jaune, du froid au chaud, du  sidéral au terrestre, du lointain au foyer, du glacial à la fournaise. Par le Bleu et le Jaune, nous  poursuivons notre itinéraire en compagnonnage avec la pensée de Kandinsky, en contre-chant.

Vue d’exposition Evi-Keller, La nature n’est pas un décor Paysages de Monet aux artistes contemporains, Maison-Caillebotte, Yerres, 2026 © Evi-Keller, Courtesy Maison Caillebotte, Yerres

À présent, une grande frise, ne relevant pas du chronos (du temps) mais révélant un état  permanent de ce qui œuvre, ouvrant l’espace de ce qui advient avec force, dans une grande  concentration, une densité intenable, une fresque rupestre animée. En voulant la saisir, c’est  l’aveu immédiat d’un échec total. Chaque photographie ne faisait que révéler l’impuissance  devant l’immense. Car c’est à la fois ici, dans cette « dé-coupe » cadrée, et en même temps, là bas, dans ce qui est, de fait, par attention localisée, entièrement délaissé, et d’une égale intensité, 

folle, partout. Devant ce brasier, nous sommes en état d’alerte générale, convoqué par tout. 

Evi Keller, Matière-Lumière, ML-V-25-1003, 2025, 190 x 613 cm, détail © Evi Keller, Courtesy Jeanne Bucher Jaeger, Paris-Lisbonne

Quelle présence animée que ce « feu qui ne se consume pas (7) », alors que tout s’embrase ! Au  bord d’une fin comme d’un renouveau, c’est la fascination par et de l’incontrôlable des forces  mises en œuvre. Nous nous retrouvons en plein jaillissement interne de l’œuvre, dans un  foisonnement impressionnant, exaltant et apaisant, maîtrisé tout à la fois. « L’Effroi du beau (8) » ! 

Cette œuvre ultra contemporaine, aux allures de croûte terrestre en formation, nous fait côtoyer des temps primordiaux immémoriaux. Comme au cœur du magma en formation, nous sommes projetés dans un espace-temps où nous assistons à l’origine dans une contraction-dilatation réduction-amplification. Un vis-à-vis « in-stable ». 

Evi Keller, Matière-Lumière, détail © Aude Viot Coster

Ici véritablement, nous sommes témoin d’un travail à vif, de ce que je nomme : l’œuvre de  l’œuvre, à l’œuvre, un moment d’engendrement « in-fini ». Ce foyer ardent dégage une  irradiation dont il est difficile de s’extraire. Tel une offrande/louange vive, sans extinction possible, le feu désormais allumé, brûle de toute son intensité et nous dévore, à son tour, du regard.

Evi Keller, Matière-Lumière, ML-V-25-1003, 2025, 190 x 613 cm, détail © Evi Keller, Courtesy Jeanne Bucher Jaeger, Paris-Lisbonne

Comment ne pas entendre et voir, « plastiquement » et dans une mise en abîme, les mots du  philosophe Jean-Louis Chrétien évoquant « la brûlure du visible (9) » face à la rencontre avec  l’œuvre, nous convoquant à notre tour, d’en répondre. « Si l’œuvre a pour but non pas  d’engendrer des esthètes, mais d’éveiller des témoins pour ce que nous ne suffîmes pas à veiller,  et d’appeler à d’autres chants pour porter ce qui dans le nôtre resta sans voix, plus haute est sa  tâche de se savoir toujours finie devant l’infinie beauté (10) ». 

 

Aude Viot Coster

Notes

  • (1) Evi KELLER, artiste plasticienne allemande, née en 1968, vit et travaille à Paris.
  • (2) Essai théorique fondamental écrit en 1910 et publié en 1911.
  • (3) Technique mixte.
  • (4) L’œil écoute, Paul CLAUDEL, Paris, Éditions Gallimard, « Folio essais », 1946.
  • (5) Georges DIDI-HUBERMAN, « Dans l’âme tourmentée de Victor Hugo », L’art est la matière, émission de Jean DE LOISY, France Culture, podcast du 25/08/2019.
  • (6) Laudato Si, FRANÇOIS, Lettre Encyclique, Vatican, 2015.
  • (7) Livre de l’Exode, chap. 3, verset 2. 
  • (8) Titre du livre de Jean-Louis CHRÉTIEN,Paris, Cerf, 1987. (1952- 2019) Professeur de philosophie à la Sorbonne  (Paris-IV), a publié depuis 1985 six recueils de poèmes et près d’une trentaine d’ouvrages de philosophie et de  théologie.
  • (9) Corps à corps. À l’écoute de l’œuvre d’art, Jean-Louis CHRÉTIEN,Paris, Éditions de Minuit, 1997. « Leur réponse  [des œuvres] appelle à son tour que nous en répondions pour que la brûlure du visible qui la suscita ne vienne pas  en nous s’éteindre ni se cicatriser ».
  • (10) L’Effroi du beau, Jean-Louis CHRÉTIEN.
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