L’ancienne sacristie et la nef du collège des Bernardins accueillent, durant plus d’un mois et demi, l’exposition « Eaux vives » – une installation monumentale de cinq bas-reliefs fruit d’une collaboration de l’artiste avec des scientifiques -formant un polyptique dont la structure s’intègre à l’architecture du lieu. Elle est accompagnée de nombreuses animations en présence de l’artiste, dont une cocréation artiste-visiteurs, permettant à ceux-ci d’entrer dans le processus créatif de Caroline Desnoëttes.
Dans la nef des Bernardins une petite installation nous attend : un mur, en grillage de cage à poules, est garni de quelques « fleurs » de papier coloré que l’artiste nomme aussitôt : « ce sont des gouttes ».

Caroline Desnoëttes est là, prête au dialogue tout en nous conviant à expérimenter sa technique. Elle nous présente, bien rangés dans une vitrine, ses instruments de travail : des flacons d’encres acryliques de la maison Sennelier et un nuancier de couleurs créé par l’artiste au moyen de ces encres. Viennent ensuite ses pinceaux, une multitude de pinceaux de toutes tailles et origines : plume de paon, poils d’animaux… « Chacun (dit-elle) a été choisi car il laisse sa propre trace ». Certains de ces « outils » l’accompagnent depuis plus de vingt ans…
Chloé (13 ans) et Léonard (15 ans) sont là, attentifs parmi les adultes présents. Caroline, souriante, dynamique, passionnée, entre en dialogue avec eux. Les questions des adolescents fusent :
– Madame, qu’est-ce que cela change que chaque pinceau, chaque outil, laisse sa propre trace ?
– Depuis toujours (répond Caroline), l’Homo faber (l’humain créateur) laisse une trace qui lui est propre. Moi, pour laisser ma trace, je n’utilise que des pinceaux fabriqués à partir d’animaux : poils, plumes… rien de synthétique.
– Oui mais les encres acryliques sont fabriquées grâce à un processus chimique
– Ce sont des encres à base de pigments. Contrairement aux encres d’origine végétales ou animales celles-ci sont plus durables, plus résistantes à la lumière.
– Les couleurs sont très lumineuses
– Elles ne se ternissent pas avec le temps. Le papier que j’emploie, lui aussi est particulier, c’est du papier appelé « washi ». Un papier Thaï, coréen, chinois… on l’appelle aussi « papier Japon ». Il est fait à partir de fibres de murier mais je vous invite à le découvrir sur mon site.
– C’est un papier pour graveurs, Rembrandt déjà l’utilisait pour les tirages de ses estampes.
– Mais oui, et j’ai aussi longtemps pratiqué la gravure…
– Qu’est-ce que cela produit de travailler avec une telle diversité d’outils, plutôt qu’un seul ?
– Cette diversité est le reflet de celle du vivant. Comme dans la nature, chaque « goutte » que je crée est unique. Bien que j’aie produit 60 000 « gouttes » de papier pour cette installation, chacune est absolument unique et fait partie d’un tout, sans dessin préparatoire.
Après ces échanges, Caroline Desnoëttes nous invite à façonner une goutte, comme une fleur retournée dont on doit fixer le pédoncule dans le grillage tendu à la porte de l’exposition (Fig. 1). Une fois transformés nous aussi en Homo faber, nos gouttes fixées au grillage, à l’emplacement de notre choix, nous entrons dans l’ancienne sacristie pour en découvrir l’installation.
« Une œuvre totale »

Ces cinq bas-reliefs (5x3m.) occupent deux de ces murs séculaires. Chacun porte un nom (Fig. 2). Nous pouvons entrer en méditation devant « la grande colonne », la « Mer salée », les « Quatre Saisons », puis, sur un mur en retour : le « Courant circumpolaire ».
Il faut faire silence et prendre du temps pour entrer dans l’œuvre. Le silence, permet la contemplation, l’écoute, et l’immersion du spectateur-acteur. Un temps est nécessaire pour réaliser que des sons ténus se font entendre. Ce sont ceux produits par les habitants de l’océan, recueillis par le bioacousticien Olivier Adam. Les perceptions reçues arrivent lentement à nos sens.
L’espace de l’ancienne sacristie est envahi par un parfum, une odeur, celle du « Pétrichor », fruit de l’interaction de la pluie avec le sol, que nous donne à sentir le parfumeur Sabastien Plan.

Il faut du temps également, pour découvrir, lorsque la lumière du jour baisse, les petits points lumineux qui sourdent dans les interstices du papier, comme des lucioles à la tombée du jour (Fig. 3). Cette œuvre est née de l’expérience d’un rayon de soleil traversant un bas-relief en cours d’élaboration…

La démarche interdisciplinaire de l’artiste l’a conduite à collaborer également avec Virginie Thierry, océanographe à l’Ifremer. Celle-ci insiste sur une réalité scientifique : nous les vivants, nous sommes reliés par l’eau, celle des océans qui régulent le climat et ses changements, comme l’eau qui circule dans notre corps et qui en constitue, selon l’âge, de 75% (nourrisson) à 50% (vieillard).
Eaux vives
Eaux de la vie, mais aussi, eaux primordiales données, eaux vives jaillissant du cœur du Christ, que nous rappellent la constellation de citations bibliques qui accompagne les données scientifiques, dans de sobres panneaux explicatifs. En cette année 2026, le thème international du Temps pour la Création est : « L’eau vive ». Immergés dans l’œuvre de Caroline Desnoëttes nous pouvons laisser le chant de saint François (Laudato Si’) murmurer en nous :
Loué sois-tu, Seigneur, pour notre sœur Eau,
qui est très utile et très humble,
précieuse et chaste.
(François d’Assise, Cantique des créatures, 1225)
Sylvie Bethmont,
enseignant-chercheur honoraire, Collège des Bernardins







