Wassily Kandinsky, dans « Du spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier (2) », livre sa pensée philosophique, depuis sa pratique artistique et ses expériences personnelles. Chaque couleur possède une vibration, une résonance capable d’atteindre la sensibilité de l’âme de celui qui la regarde. Dans la palette, les couleurs agissent en binômes. Bleu-Jaune. Le bleu, impulsant un mouvement concentrique, s’éloigne du spectateur alors que le jaune, en un mouvement excentrique, semble venir jusqu’à lui. Froideur et chaleur, céleste et terrestre.
En entrant dans la galerie Agnès Varda, à Chaumont sur Loire, face aux six grandes œuvres d’Evi Keller : « Matière-Lumière » [Or bleu, Soleils ensevelis] (3), nous sommes invités à la contemplation silencieuse. Si la parole ne se « dé-livre » pas d’emblée, l’œil, par son écoute (4), ouvre une voie d’accès, par docte ignorance. Savoir qu’ici je ne sais pas (je ne sais plus) est le meilleur départ pour apprendre de l’œuvre et par l’œuvre. Sans motif apparent à première vue, il y a pourtant bien matière à observer et à se laisser observer, à se laisser enseigner lentement, sans savoir aucun.

Ainsi introduits, il n’y a plus qu’à plonger, à l’état naissant, dans l’informe de la « force qui prend forme (5) » et à laisser monter les mots, face à ce qui se tient devant nous, pêle-mêle : alvéoles, dépression rocheuse, cavités sombres, grotte, excavation, concrétion, formation géologique, étirements, plissés givrés, tissus cellulaires aqueux, rigoles, empreinte végétale, saisissement à froid, cristallisation, mouvement figé, gravure naturelle, griffures, tracé aérien…


Comme une feuille d’aluminium plissée, froissée, un mouvement repris à l’infini. Un motif, creuse lui-même sa fugue éperdue. Et nous nous surprenons à nous enfoncer aux confins d’une toile sans limite, devenue firmament, galaxie, sous nos yeux éberlués. Au cœur de la matière à l’œuvre, du plus petit, nous ouvrons le sidéral, passant, sans crier gare, du micro au macrocosme, transporté dans une joie exploratoire.


Circuit aqueux, bouillonnant, glacé, givré, gelé. Et « mot faisant », nous passons de l’état liquide au solide, d’un élément à l’autre, naturellement. De l’aquatique au minéral. « Matière Lumière » ne cesse de nous prendre au dépourvu, expérimente l’illimité, l’abolition des frontières où les états, sans contradiction aucune, mais, dans une tension paradoxale constante, dialoguent, s’interpellent, s’enrichissent, s’approfondissent. Cette œuvre protéiforme ouvre notre perception du monde à sa compréhension profonde où « tout est lié (6) », tout est relié, d’un seul tenant en grande fluidité. Notre limite n’est pas limitante en ce sens qu’elle nous appelle à l’illimité. La limite est autant ce qui sépare, que ce qui unit. Elle est le ressort, le tremplin de notre désir d’absolu insatisfait. Et c’est heureux, nous n’en aurons jamais assez de l’intangible, de l’inouï, de l’invisible, de l’indicible. De ce qui ne se possède pas mais se reçoit, infiniment, au sein-même du fini, tout en nous dévoilant l’infini. Soif inaltérable, dans tous ses états. Face à cette effervescence généralisée, dans un état de virtuosité, le corps, emporté par la vue, explore l’indicible de l’inédit, s’engouffre en spéléologie.
Et dans ce contexte de grand paradoxe, nous passons du Bleu au Jaune, du froid au chaud, du sidéral au terrestre, du lointain au foyer, du glacial à la fournaise. Par le Bleu et le Jaune, nous poursuivons notre itinéraire en compagnonnage avec la pensée de Kandinsky, en contre-chant.

À présent, une grande frise, ne relevant pas du chronos (du temps) mais révélant un état permanent de ce qui œuvre, ouvrant l’espace de ce qui advient avec force, dans une grande concentration, une densité intenable, une fresque rupestre animée. En voulant la saisir, c’est l’aveu immédiat d’un échec total. Chaque photographie ne faisait que révéler l’impuissance devant l’immense. Car c’est à la fois ici, dans cette « dé-coupe » cadrée, et en même temps, là bas, dans ce qui est, de fait, par attention localisée, entièrement délaissé, et d’une égale intensité,
folle, partout. Devant ce brasier, nous sommes en état d’alerte générale, convoqué par tout.

Quelle présence animée que ce « feu qui ne se consume pas (7) », alors que tout s’embrase ! Au bord d’une fin comme d’un renouveau, c’est la fascination par et de l’incontrôlable des forces mises en œuvre. Nous nous retrouvons en plein jaillissement interne de l’œuvre, dans un foisonnement impressionnant, exaltant et apaisant, maîtrisé tout à la fois. « L’Effroi du beau (8) » !
Cette œuvre ultra contemporaine, aux allures de croûte terrestre en formation, nous fait côtoyer des temps primordiaux immémoriaux. Comme au cœur du magma en formation, nous sommes projetés dans un espace-temps où nous assistons à l’origine dans une contraction-dilatation réduction-amplification. Un vis-à-vis « in-stable ».

Ici véritablement, nous sommes témoin d’un travail à vif, de ce que je nomme : l’œuvre de l’œuvre, à l’œuvre, un moment d’engendrement « in-fini ». Ce foyer ardent dégage une irradiation dont il est difficile de s’extraire. Tel une offrande/louange vive, sans extinction possible, le feu désormais allumé, brûle de toute son intensité et nous dévore, à son tour, du regard.

Comment ne pas entendre et voir, « plastiquement » et dans une mise en abîme, les mots du philosophe Jean-Louis Chrétien évoquant « la brûlure du visible (9) » face à la rencontre avec l’œuvre, nous convoquant à notre tour, d’en répondre. « Si l’œuvre a pour but non pas d’engendrer des esthètes, mais d’éveiller des témoins pour ce que nous ne suffîmes pas à veiller, et d’appeler à d’autres chants pour porter ce qui dans le nôtre resta sans voix, plus haute est sa tâche de se savoir toujours finie devant l’infinie beauté (10) ».
Aude Viot Coster

















