Ce sont vingt toiles de 3 ou 4 mètres de hauteur sur autant ou plus en largeur – 3, 5, 6, jusqu’à 8 mètres-, riches de corps, de visages et de récits mythologiques, enchâssés dans une profusion de formes végétales et urbaines qui s’offrent à nos yeux éblouis (fig. 1).

Le titre de l’exposition Nymphaeum renvoie explicitement au monde antique, à ces « nymphées » qui étaient des sanctuaires architecturés, des espaces végétaux où cohabitaient les nymphes et les hommes. On découvre des visages, des corps, qui évoquent des légendes de la Grèce antique sur l’amour, le désir, les tourments de l’existence humaine, tout un univers poétique oublié qui ressurgit en miettes. Les Oréades (fig. 2), ces nymphes des montagnes et des grottes, semblent ici prises dans un océan de matière qui dote les visages d’un mystère infini.

Dans chaque forme que l’on identifie, les contours semblent se détruire en même temps qu’ils apparaissent, l’œil est capturé dans des amas de matière en mouvement, en voie de constitution ou de désagrégation (fig.3).

Dans ses épaisseurs, la peinture cristallise le tremblement du temps, la plénitude d’un instant qui, sous peu, sera déjà remplacé par un autre, La générosité et la surabondance des couleurs aussi délicates et subtiles que chatoyantes, nous enchantent et nous plongent dans d’intenses rêveries.
Dans ce qui est à ce jour sa seule commande religieuse, à l’église Saint-Pierre de Salzburg, la figure légendaire de sainte Apollonie (fig.4) se découvre à travers des couches qui se superposent avec audace, des coulures, et même des sédiments d’électrolyse – à la couleur de jade- qui évoquent les transparences des feuillages et de l’eau.

Anselm Kiefer n’illustre pas des histoires, il prend à bras le corps la matière de la peinture, l’or, les splendeurs du monde, il les triture et les assemble sur une toile qui se révèle autant champ de bataille que terre en germination (fig.5).

Et Kiefer nous démontre ainsi que la peinture est un art spirituel, religieux, dans la réalité matérielle de sa plénitude expressive. « La bonne peinture est dévote en elle-même », affirmait Michel-Ange à la Renaissance, « sacrée » écririons nous plutôt aujourd’hui. Chaque figure peinte est éminemment terrestre », elle condense sur la toile, dans l’épaisseur de la matière et des couleurs, la réalité du monde qui nous entoure. « L’art ne peut pas se suffire à lui-même, écrit Anselm Kiefer. Il doit puiser dans un savoir plus vaste. Il doit porter les cicatrices du monde, les blessures de la vie. »
Au Panthéon, une commande de l’Etat en 2021 révèle une autre facette de l’artiste, avec des assemblages évoquant les morts de la Première Guerre mondiale, intitulés Qu’est ce que nous sommes ? Renouant avec la destination première de l’édifice qui fut initialement l’église Sainte-Geneviève et demeure surmontée d’une croix, Kiefer propose en un ensemble de six vitrines une méditation matérielle sur les horreurs des guerres et l’irrésoluble contradiction entre nos espoirs, nos héroïsmes, nos vanités, nos cruautés. Qu’est que l’homme, irrémédiablement pris dans les horreurs du monde -auxquelles il contribue- et son aspiration incessante à un monde de lumière, de générosité et de paix ? Qu’est ce que l’art, si ce n’est la mise en évidence, dans ses formes chatoyantes, des contradictions de notre existence humaine, misérable et merveilleuse en même temps ?
Paul-Louis Rinuy









