Ce livre fait le point sur un chef d’œuvre incontestable de la sculpture du XXe siècle, le Christ de Germaine Richier (1902-1959) (fig.1) qui a suscité un scandale en 1950 et fut soustrait au regard des fidèles pendant près de deux décennies. Après la superbe rétrospective consacrée à l’artiste en 2023, l’approche monographique choisie par Laurence Durieu détaille les méandres de la création et de la réception de la sculpture. Grâce aux archives et aux témoignages recueillis, on suit pas à pas la commande, qui est locale au départ et liée à l’abbé Dévémy, curé de l’église Notre-Dame-de-toute-Grâce, destinée prioritairement aux malades soignés dans le sanatorium du Plateau d’Assy. Mais l’édifice prend progressivement une envergure nationale voire internationale en raison des commandes passées à Matisse, Léger, Rouault, Bonnard, Braque ou Lurçat et de l’engagement dans l’affaire des Pères Couturier et Régamey, responsables de la revue L’Art sacré (fig.2).
Au sein de ce qui devient un vrai manifeste de l’art sacré contemporain, Laurence Durieu narre l’histoire du Christ de Germaine Richier dans un esprit de familiarité voire de complicité avec l’œuvre et la personnalité de l’artiste. L’ouvrage se lit comme une suite d’aventures, avec son lot de difficultés humaines, d’efforts, de soutiens essentiels et d’incompréhensions aussi, qui suscitent encore maintenant l’écœurement. La sculpture de Germaine Richier en bronze, qu’on peut contempler aujourd’hui dans son emplacement d’origine le chœur de la chapelle (fig.3), s’impose comme une des rares créations plastiques capables de condenser l’humanité et la divinité du Christ. Le sujet est de fait, pour un contemporain en tout cas, aussi impossible qu’essentiel : montrer sous une même et unique forme Jésus à la fois vrai dieu et vrai homme, et faire transparaitre, jusque dans sa mort, sa résurrection. Germaine Richier met en valeur avec humour la difficulté de cette entreprise dans une lettre à son mari le sculpteur Bänninger : « depuis plus d’une semaine, j’ai dû travailler comme un diable, les pères et abbés dominicains devaient venir voir ce fameux Christ» (12 février 1950).
Réalisée d’après un modèle vivant comme selon sa vision intérieure, la sculpture représente le Christ défiguré dans la passion mais brillant aussi, dans l’éclat du bronze comme dans le geste accueillant de ses bras tendus vers nous, d’une résurrection par delà toute histoire, toute torture. C’est cette contradiction même faite œuvre qu’a consacrée, avec l’ensemble de l’église, l’évêque d’Annecy Mgr Cesbron le 4 août 1950. Et c’est ensuite l’énergie de la forme, le scandale même de ce Dieu martyrisé que n’ont pu supporter les groupes de fidèles, menés par des intégristes, qui ont conduit au déplacement autoritaire de l’œuvre quelques mois plus tard, sur ordre du même évêque d’Annecy, le 1er avril 1951.
Si l’Eglise, autant dans sa hiérarchie que dans ses fidèles, ne sort guère grandie de cette histoire qui priva l’œuvre de son véritable lieu pendant près de 20 ans, une photographie (fig.4) du bronze dans le petit jardin de l’atelier de la sculptrice avenue de Chatillon (Paris 14e) comme l’émouvant cliché (fig.5) de Germaine Richier interrogative à côté de son œuvre (le jour de son remariage, l’année sa mort prématurée), mettent en valeur le mystère d’humanité, et de divinité de cette œuvre qui « la ravissait autant qu’elle l’épouvantait », selon les mots de son assistante Claude Mary.
En fait, ce Christ est particulièrement fort en ce qu’il dépasse nos habitudes de penser trop binaires et simplistes. Il est une image de la contradiction même qui nourrit la foi chrétienne. Je laisse le dernier mot de cette trop rapide recension à Germaine Richier qui exprime ce mystère avec ses propres mots: « Le doute nait, d’une certaine force que l’on a en soi . C’est peut être la minute où l’on est le plus humain quand on passe de la réalité à ce qu’on éprouve, il y a là un changement d’heure qu’on ne suit pas toujours ».» (lettre à Claude Mary, juillet 1950).
Paul-Louis Rinuy





