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Magdalena Abakanowicz, le corps à cœur de nos vies.

Le Musée Bourdelle met en valeur, avec une exposition d’une ampleur exceptionnelle, l’œuvre tissée, dessinée et sculptée, de Magdalena Abakanowicz (1930-2017). La sculptrice polonaise a fait du textile un matériau sculptural à part entière, dans lequel elle donne corps à sa force de vivre, à son entêtement face aux horreurs de la seconde Guerre mondiale puis au totalitarisme de l’état communiste.
Publié le 04 février 2026
Écrit par Paul-Louis Rinuy
Torse, 1981, fusain, Varsovie © Fondation Marta Magdalena Abakanowicz-Kosmowska et Jan Kosmowski, Varsovie, Pologne. Photo ©Piotr Ligier Magdalena Abakanowic

Dès les années 1960, elle s’impose internationalement avec la tapisserie qui s’affranchit rapidement du mur pour devenir figure dans l’espace. La monumentale Abakan rouge déploie ainsi ses formes et ses couleurs avec une puissance souveraine.  C’est l’enjeu premier de ce travail  :  tresser une forme capable de tenir dans  le vide et de résister aux  forces de la mort, à la société totalitaire écrasant le monde soviétique. L’éclat des couleurs contribue à l’énergie   de ces figures debout, dont le nom étrange d’Abakan sonne comme un autoportrait indirect.

Tisser, entrecroiser des fils, tel est le labeur inlassable de cette artiste. Elle invente dans son petit atelier des compositions si vastes qu’elles ne peuvent se déployer qu’au dehors. Et, avec ces fils tressés qui deviennent La Corde, M. Abakanowicz met en valeur à la fois la solidité que la verticalité souligne, et la fragilité marquée par le mince filin suspendant l’œuvre. La Corde n’est pas une amarre capable de retenir le bateau dans le vent ni l’instrument grâce auquel l’athlète se hisse jusqu’au plafond ;  elle s’impose pourtant, dans sa réalité précaire et contradictoire, et tient dans le vide, mais pour combien de temps encore ? De quelles fêlures cette Corde est-elle tissée ? Et, pour nous aussi, exister, n’est-ce pas également tenir en suspens et, en un même élan, risquer sans cesse une chute ?

A ces méditations existentielles d’ordre personnel, Magdalena Abakanowicz ajoute une dimension collective et politique à partir des années 1980. Dans l’entassement des corps privés de tête  qui composent La Foule V, dans ces silhouettes identiques en apparence, on reconnait  les êtres humains que l’Etat totalitaire manipule en masse et utilise à sa guise. Et l’on sort de l’exposition marqué par les tragédies historiques du XXe siècle dont M. Abakanowicz se fait tragiquement  l’écho.

Au cœur de ce parcours, la série des Torses résonne singulièrement, à mes yeux. Dans ces dessins où se superposent   troncs d’arbres et   corps humains, l’artiste condense sur le papier la douleur et la force, nouées comme la verticale et l’horizontale de la croix chrétienne. Poignante expérience : « Ça crève les yeux mais c’est indicible », s’écrie la sculptrice. A chacun de trouver le sens de ce qui s’éprouve et s’exprime là, dans le corps à cœur de nos émotions et de nos vies.

Corde (simple), 1972, corde de jute, métal, peinture rouge, jute noir, Musée d’art contemporain, Cracovie (c) Nicolas Borel – musée Bourdelle / Paris Musées.
Abakan rouge, 1969, sisal, Tate Modern, Londres © Magdalena Abakanowicz.
La Foule V, 1995-1997, toile de jute et résine (c) Paris Musées Musée d’art moderne de Paris Avec l’autorisation de la Fondation Marta Magdalena Abakanowicz-Kosmowska et Jan Kosmowski, Varsovie, Pologne.

 

 

 

 

 

 

 

 

Paul-Louis Rinuy 

Notes

  • Magdalena Abakanowicz, La trame de l’existence, jusqu’au 12 avril 2026, Musée Bourdelle, 18 rue Antoine Bourdelle, Paris 15e.
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