
On peut en voir en ce moment à Paris, Galerie Saint-Séverin; l’exposition-installation reprend la formule Toute personne qui tombe a des ailes, de la poétesse autrichienne Ingeborg Bachmann (Le jeu est fini, 1956), et met en lien deux œuvres a priori indépendantes.
L’une est un cep de vigne (fig. 2), glané dans l’espace d’un champ. Hélène Mugot y a vu une ombre de figure, a ramassé le bois, l’a écorcé et poli. Ensuite, elle en a soigneusement ponctué et pansé les brisures avec des cachets de cire rouge. En ce cep s’est révélé quelqu’un qui peut se relever, se redresser, tout en n’étant R.I.E.N., titre énigmatique de la sculpture. L’étymologie du mot RIEN renvoie à REM, la chose en latin, mais cette sculpture n’est pas une simple chose. De fait, ce cep est réellement un morceau de bois mort ; il ne connaitra plus de nouveaux printemps, ne portera plus de sarments, de feuilles, de vrilles ou de grappes de raisin. Sauf dans notre désir et notre regard, ici et maintenant. Le visible est l’attestation de l’invisible, sans quoi il serait vide et vain. R.I.E.N. est une promesse ouverte, qui fait écho à I.N.R.I. -Jésus de Nazareth Roi des Juifs- le titulus moqueur avec lequel on ironisa sur la mort de Jésus, le vendredi Saint.

Les quatre disques d’Icare (fig. 3) s’ajoutent, après la Nuit pascale, à R.I.E.N.. le cep-crucifix, qui est allongé et transformé en Pieta sans la présence de Marie. L’installation inaugure un avenir, marqué par l’union essentielle entre le ciel et la terre. Dans la mythologie antique, Icare était ce héros présomptueux tombé dans la mer pour s’être approché du soleil. A l’inverse du mythe, nous pouvons découvrir aujourd’hui en Icare une préfiguration de notre Assomption, à tout instant possible. La pupille dilatée qu’on voit dans ces disques, comme brûlée par la lumière, nous invite à accepter de tomber, de mourir. Pour expérimenter une vie autre.

Car la vraie singularité du christianisme n’est pas de croire au ciel et à la terre, comme beaucoup d’autres religions. Les chrétiens seuls font du lien et de la circulation mystérieuse entre la terre et le ciel, de l’Ascension à la Pentecôte, le cœur de leur vie, de leur expérience humaine. En témoigne cette Echelle double (fig. 4) qui évoque autant la Déposition de croix du Christ que l’échelle de Jacob qu’emprutent sans fin les anges, de la terre au ciel et du ciel à la terre ;

Hélène Mugot est inventeuse d’une diversité de formes plastiques, visant à révéler l’irréductible complexité du monde réel. « Depuis ma rencontre avec la lumière, écrit-elle, tout mon travail tente de la révéler dans la chair multiple du monde, par fidélité à son extravagance, je me refuse fermement à la réduction déformante d’une seule stratégie, d’un unique point de vue ou d’un moyen récurent »,
Dans ses œuvres, la contemplation artistique nous invite à expérimenter que toute chute est une résurrection, promise.
Paul-Louis Rinuy

