L’Introït (c’est-à-dire l’antienne qui est chantée au tout début dans le répertoire grégorien) de la messe du jour de Noël exprime en quelques mots et quelques notes l’essentiel de ce que les chrétiens célèbrent ce jour-là :
Puer un enfant – natus est est né – nobis pour nous. Presque tout est dit : il s’agit bien d’une naissance mais pas de n’importe laquelle, celle d’un enfant dont la destinée est précisée, tout cela le plus simplement du monde : un sujet, un verbe et un complément. Le chant grégorien, le chant le plus ancien de la liturgie catholique romaine, est une merveilleuse profération de ce texte.
La mélodie s’élance sur une quinte ascendante, comme une brève sonnerie de trompette, projetant dans l’espace « un enfant ». Cela se présente comme une annonce à faire entendre partout. Le chant se poursuit sur « natus est » brodant autour de la note d’aboutissement du saut initial, comme une suite d’évidence. Mais la musique poursuit son élan sur ce même mouvement de broderies mélodiques autour de cette même note, « nobis », nous donnant la clé de cette naissance étonnante. Et c’est seulement après avoir chanté « nobis » que le compositeur anonyme nous permet de reprendre notre souffle pour continuer la suite de l’antienne.
Tout est dit du sens théologique de Noël : quatre mots dans un seul souffle. A partir de cette miniature musicale s’ouvre l’univers de la foi et de la création artistique.
Le chant est ici profération, profession de foi en même temps qu’approfondissement théologique. C’est bien ce qu’Olivier Messiaen a perçu dans cette antienne qu’il a entendue chaque année comme organiste. Dans son œuvre d’orgue intitulée la Nativité du Seigneur, c’est une autre nature de la musique qu’il exprime. Il s’agit de neuf méditations sur le mystère de la Nativité du Seigneur ; le chiffre 9 n’est évidemment pas un hasard chez Messiaen, cela fait référence aux 9 mois de l’attente d’un enfant. Nous écoutons la première page de ce cycle qui date de 1935, parce qu’elle est directement issue de l’antienne grégorienne Puer natus est.
Cette page se divise classiquement en trois volets. Le premier est une lente mélopée un peu lancinante, introduite par un bref trait descendant, répétée trois fois (ce chiffre 3 n’est pas non plus un hasard, il faut référence à la Trinité).
C’est le volet central qui nous intéresse particulièrement : à la pédale sonne un carillon sur quatre notes. La main gauche égrène des accords détachés (on dit staccato en musique), Messiaen parle de « grappes d’accords », dans un sentiment de grande joie intérieure. La main droite est une paraphrase de l’introït Puer natus est. On ne reconnaît pas tout de suite la mélodie grégorienne. Il faut y retrouver les grandes courbes qui la constituent : le saut de quinte initial sur Puer devient ici une grande montée de 8 notes en mouvement conjoint, puis les broderies s’égrènent autour de la note aigüe, comme dans l’antienne liturgique. Ces dessins, la montée lumineuse et les oscillations autour du sommet mélodique se reproduisent dans un sentiment de contemplation enthousiaste. Les citations que Messiaen a placées en tête de cette page s’expliquent :
« Conçu par une Vierge, un Enfant nous est né, un Fils nous a été donné. Sois transportée d’allégresse, fille de Sion ! Voici que ton roi vient à toi, juste et humble. » (Is IX, 5 ; Za IX, 9)
Le troisième volet est une reprise simplifiée du premier.
La musique n’est plus seulement profération ou commentaire mais appropriation par le compositeur, et par suite par l’auditeur. On n’est plus uniquement dans l’ordre des mots mais dans l’ordre d’une expérience sensible : c’est tout notre être qui est concerné par cette annonce étonnante d’une naissance, notre intelligence et notre cœur. C’est la noblesse de la musique de nous ouvrir à cette autre réalité de la Révélation.
Emmanuel Bellanger




