Voir toutes les photos

Pierre Sabatier et l’art sacré, de métal et de feu

L’année écoulée fut riche en manifestations autour de l’œuvre du sculpteur Pierre Sabatier (1925-2003). Après la parution d’une monographie (1) présentée au Centre Pompidou, une exposition à New York, une vente à la Patinoire royale de Bruxelles, un parcours à la cathédrale de Moulins et au Centre des métiers d’art, un débat au Palazzo Fortuny à Venise cet automne a précédé encore plusieurs expositions.
Publié le 07 janvier 2026

À défaut d’avoir voyagé au cours des derniers mois pour les visiter, il reste à redécouvrir les œuvres in situ ‒ bel hommage pour un artiste ayant toujours prôné l’alliance de l’art et de l’architecture ‒, et en particulier sa production dans le domaine de l’art sacré qui fut loin d’être négligeable. S’il est internationalement célèbre pour son travail du métal et ses réalisations monumentales de la période des Trente Glorieuses, ses installation dans les tours de La Défense, ou encore la façade éphémère composée en 1974 pour le lancement d’Audace de Rochas (structure ondoyante en arabesques évoquant les volutes du parfum reconstituée récemment à Beaubourg), ses interventions dans les arts liturgiques sont restées plus discrètes. Ce type de commandes n’attire pas toujours, il est vrai, l’attention du grand public comme des critiques d’avant-garde. Récemment toutefois, les regards se sont tournés vers le réaménagement de la cathédrale Notre-Dame et le nouveau mobilier du sanctuaire confié à Guillaume Bardet. Le choix du bronze patiné pour s’insérer dans l’écrin de pierres de l’édifice prend place, avec une forme originale, parmi de nombreux autels en cuivre, laiton ou acier installés dans les lieux de culte au cours des dernières décennies. Pierre Sabatier fut un des acteurs de ce mouvement et a très tôt privilégié le métal. Sa première commande pour une église, suivie d’une vingtaine d’autres, lui fut confiée par Maurice Novarina qui venait alors d’achever l’église du Plateau d’Assy puis celle d’Audincourt et travaillait avec des artistes dans l’élan de l’appel aux maîtres de l’art moderne souhaité par le père Couturier. Le tabernacle en cuivre repoussé et oxydé réalisé par Sabatier pour l’église Saint-André d’Ézy-sur-Eure (1956)

Fig. 1 Tabernacle, église Saint-André d’Ézy-sur-Eure, ©Archives Pierre Sabatier

met en valeur le reflet du métal simplement creusé de signes géométriques abstraits. Celui de l’église Notre-Dame-de-la-Paix à Villeparisis, dont il exécute l’ensemble du mobilier liturgique, côtoyant le mur de vitrail de Jean Bazaine, esquisse en quelques traits un pélican (1958).

Fig. 2 Tabernacle, église Notre-Dame-de-la-Paix à Villeparisis, ©Archives Pierre Sabatier

L’allusion à la symbolique eucharistique et sacrificielle rappelle le choix de Georges Braque pour le tabernacle en bronze de l’église d’Assy orné d’un poisson avec le nom en grec (ichthus) et d’épis de blé (1948). Puis dans les années soixante, Sabatier fait émerger sur certains de ces temples en miniature le motif de la croix à l’instar du tabernacle en cuivre repoussé et or de Saint-Joseph de Reims (1960). Ses Christ, qu’il s’agisse de recherches personnelles ou d’œuvres destinées à des églises comme à Stetten en Allemagne (1964) ou à Notre-Dame-de-Gravenchon (1972), sculptent le métal pour former une silhouette en croix. Les visages stylisés et les bras largement ouverts ou levés vers le ciel associent la fragilité à l’espérance de la Résurrection en un dialogue discret avec le Christ de Germaine Richier, qui fut au cœur de la querelle de l’art sacré des années cinquante. En parallèle, Pierre Sabatier ne cesse de travailler les métaux de toute sorte pour imprimer au minerai une souplesse étonnante ou pratiquer la gravure à l’acide, ou encore parvenir à créer des bulles et des ondulations évoquant les germinations d’une substance organique. Lecteur de Bergson et de Teilhard de Chardin, il est fasciné par l’énergie spirituelle de la matière et cherche dans des compositions de plus en plus monumentales à s’inspirer de la nature pour transmuer l’acier, le cuivre ou le laiton en formes vivantes ce qui a conduit à la qualifier d’« alchimiste du métal». Pour l’église Saint-Paul à Aulnay-sous-Bois en 1965, il réalise déjà une œuvre murale en cuivre martelé et patiné sur laquelle se détachent des boursouflures en pointillé. La commande des vastes portes de la cathédrale Sainte-Geneviève de Nanterre (1974) en laiton et étain lui permet de faire surgir le la thématique du  buisson ardent dans un accord de verre et de métal.

Fig. 3 Cathédrale Sainte-Geneviève, Nanterre, ©Archives Pierre Sabatier

À la chapelle Sainte-Claire, à proximité de son atelier installé près de Moulins, il conçoit en  1982, un autel en laiton repoussé oxydé, parsemé de cabochons qui sculptent la réverbération de la lumière.

Fig. 4 Autel, chapelle Sainte-Claire, Moulins, ©Archives Pierre Sabatier

Le cube s’évase légèrement vers le haut et ses bords affinés confèrent au volume ramassé une plus grande légèreté. Sabatier reprend l’introduction de perles d’alliage fondu sur un format rectangulaire, qui rappelle les autels tombeaux, en  1989 pour l’église Saint-Genès à Châteaumeillant. Puis il retrouve les volumes cubiques, si présents dans les aménagements post conciliaires, tandis que l’autel en laiton et étain du centre spirituel jésuite de Manrèse (Clamart, 2001) fait écho à celui de Sainte-Claire avec un format évasé en partie haute, comme un geste d’offrande, et des arrêtes amincies. La surface extérieure, polie et striée, module les effets de brillance. Selon Sabatier, le laiton utilisé pour les autels rappelle en mode mineur l’or de l’Arche d’Alliance et joue le même rôle de réflecteur de lumière.

En 1999, il remporte le concours organisé par le Comité national d’art sacré pour le nouveau mobilier liturgique la cathédrale Saint-Pierre d’Angoulême (2). L’ensemble comprend une spectaculaire Couronne de gloire de 270kg avec un éclairage intégré.

Fig. 5 et 5 bis, Couronne de gloire, cathédrale d’Angoulême, ©Archives Pierre Sabatier

 

 

 

 

 

 

 

 

Le métal travaillé dans l’épaisseur, en feuilletage, selon une technique pratiquée par Sabatier depuis la fins des années soixante, présente des effets de découpes en flammèches supposées faire référence à l’allégresse du chant liturgique. Les bords  s’effritent ainsi en formes dansantes et irrégulières et l’on est tenté d’y lire également une subtile fragilité au sein de laquelle la couronne de gloire, tout imposante qu’elle soit, semble faire écho à la couronne d’épines. La croix de procession présente un halo effilé en laiton poli qui rappelle les gloires baroques. L’ambon assemble deux grandes lames de laiton qui évoquent les ailes de l’ange, mais pourrait aussi s’y deviner la forme d’un grand livre ouvert. La dernière intervention dans le domaine de l’art sacré fut en 2000 pour la maison d’Église Notre-Dame de Pentecôte à la Défense due à Franck Hammoutène. Dans l’esprit de ses grandes sculptures de métal des années quatre-vingt-dix,  Sabatier sculpte le mobilier liturgique dans les teintes rouges du feu de la Pentecôte. L’autel cubique en acier oxydé est comme transpercé par les cicatrices laissées par les douze empreintes des langues de feu ; les découpes de l’ambon évoquent les flammes du buisson ardent ; le tabernacle, jugé à l’époque un peu trop imposant par le commanditaire, suggère les ailes d’anges chantant un alléluia. La quête spirituelle nait ainsi du travail de la matière, le plus souvent sans représentation figurative, mais dans la recherche d’une expression organique qui trouble les perceptions et donne vie au métal. 

Fig. 6 et 7 Autel et ambon, maison d’Église Notre-Dame de Pentecôte, Paris La Défense, ©Archives Pierre Sabatier

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Isabelle Saint-Martin

Notes

  • (1) Anne Bony, Axelle Corty, Frédéric Migayrou, Pierre Sabatier, édition de l’Amateur, 2024
  • (2) Interview de Barbara Sabatier, dans La Cathédrale d’Angoulème, récit d’une métamorphose, 2025, ouvrage réalisé par Direction régionale des Affaires culturelles et le Service Pays d’Art et d’Histoire de Grand’Angoulême, p. 142-143.
Contenus associés
Commentaires
Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

INSCRIPTION NEWSLETTERRecevez quotidiennement nos actualités, les informations des derniers articles mis en ligne et notre sélection des expositions à ne pas rater.