
Que le lecteur me pardonne, je n’ai malheureusement pas pu me rendre à la Gemäldegalderie de Dresde pour voir cette œuvre « in situ » et témoigner du réel impact de l’œuvre, de la présence insolite d’un escargot, dans et sur cette toile de maître, dont une reproduction figure au centre du livre de Daniel Arasse, dans l’édition citée plus haut.
N’arrivant pas à me contenter de la qualité de la reproduction insérée au milieu du livre et espérant pouvoir agrandir l’image, je découvre en trouvant le tableau sur le site de la Gemäldegalerie, qu’il n’est que partiellement révélé, pire qu’il a été coupé (!) et qu’une prédelle supporte la scène, littéralement. Et si l’on s’en tient à la définition du mot prédelle (2), la Nativité serait alors, « un petit sujet en lien avec le thème central », l’Annonciation.
Or l’Annonciation est la fête de l’Incarnation où l’œuvre de Dieu, le Verbe, en Marie prend chair. Et donc cette amputation du tableau provoque une amputation de lecture, de compréhension, de théologie pourtant brillamment offerte par Francesco del Cossa dans cette œuvre où aucun détail n’est laissé au hasard. Je n’en soulèverai que quelques-uns, très peu finalement, mais suffisamment pour qu’un nouvel éclairage fasse jour.
En nous focalisant sur l’insolite, notre escargot chemin faisant, nous pourrons tout autant nous étonner que nous rassurer, dans une lecture axiale horizontale et verticale, du plus étrange au plus familier, de la surface en profondeur.
Tout d’abord, je rejoins Daniel Arasse sur son analyse :
« À un moment, cette question de l’escargot » ne me quittait plus
et j’ai fini par y voir comme un appel du peintre à mon regard,
une question qu’il posait, au bord du tableau, à celles et ceux qui
le regardaient et qui, pendant des siècles, le regarderaient. » (3).
L’escargot est devant la scène, à même la structure du cadre, en mesure, au bord, au plus près du regardeur, présent et en dehors. Ce faisant, il est comme nous, ne faisant « que » passer, latéralement, sur fond d’éternité. Or cette façon d’arpenter l’espace, la scène, introduit la notion de temps long, la chronologie telle une frise, le temps de l’existence.
À l’arrière-plan, l’Annonciation se déploie avec largesse. L’escargot poursuivant sa route, est en scène mais n’y entre pas. Il laisse d’autant plus la scène, dans un éternel « sur place ». Or le Mystère nous déborde : en hauteur, largeur et profondeur (4) et nous invite à le percer comme à entrer dans la toile. L’escargot est effectivement une clef d’entrée qu’il nous faut actionner en faisant un quart de tour, un angle droit, une conversion. Cette lente insistance à la surface est invitation à plonger en profondeur. Ne parcourons-nous pas, nous aussi, notre chemin, sans le « ça-voir » ? Ce tableau, cette fenêtre immuable vient nous rappeler qu’à « l’arrière-fond » de nos existences, se tiennent une annonce et une naissance décisives. Deux scènes « dé-calées », en parallèle, sur un temps long horizontal, notre temporalité et l’éternité, dans l’attente d’un seul point de jonction pour tracer sa verticalité. Ce (notre) corps, entre Marie et l’ange, entre l’intérieur et l’extérieur, entre le terrestre et le céleste, entre le haut et le bas, entre surface et profondeur, dans cet écart « in-certain », en voie d’incorporation.
Et si nous traçons cet axe vertical depuis le gastéropode, que pouvons-nous constater ? En haut, nous sommes alors introduits en intériorité. Dans la chambre haute, la cellule, le lieu du repos, de la lecture, de l’intime, du cœur à cœur. Il est d’ailleurs étonnant de voir que le livre des Écritures est fermé. Que se trame-t-il dans le secret : est-ce déjà la fin d’un récit achevé ou l’accomplissement à l’œuvre dans le secret des corps et des cœurs ?
Je ne peux m’empêcher de voir un lien entre les surfaces : celle de la spirale sur la coquille et le drapé enroulé du manteau de la Vierge, avec les profondeurs, dans un repli manifestant l’ampleur du vêtement et la forme hélicoïdale, le vaste labyrinthe qu’héberge la petite demeure. Deux espaces intérieurs en suggestion, en capacité : l’homme (ici l’escargot) est capable de Dieu. Le plus petit, à l’image du Nouveau-Né, contient l’immense.
Et en descendant au niveau de la prédelle, nous sommes non seulement éclairés mais infiniment enracinés par une compréhension pleinement révélée. La Nativité devance l’Annonciation, comme une frise chronologique déjà établie, à l’œuvre et en œuvre. Un « déjà là » introduit par un « pas encore ». Ces mystères indissociables, se « con-tiennent » l’un l’autre. La prédelle est d’autant plus théologale qu’elle manifeste le Très-Bas, tout en affirmant le Très-Haut, portant Celui qui porte tout dans un jeu d’équilibre ajusté et totalement invraisemblable architecturalement. La crèche délabrée, ajourée aux quatre vents sert de fondations à l’Église naissante (!)
En suivant donc ce tracé vertical, par l’escargot, nous poursuivons avec un autre bestiaire : l’âne et le bœuf. Contemporains de cette naissance annoncée depuis les âges. De drôles de témoins, définitivement à côté de la scène, indifférents et « aveugles », ruminant, nonchalamment. Ne serait-ce pas encore une adresse facétieuse aux regardeurs, lents à voir ? Voyez au passage, entre Jésus et Marie, le bois abimé, percé, ouvert … en plein courant d’air !
Notre escargot se fait unité de mesure entre deux poutres fondatrices de la crèche ; de même nous sommes les « pierres vivantes » de l’Église. Cette correspondance se fait à son insu : figurez-vous que sa vue est floue et qu’il est totalement sourd. Quelle ironie ! Il poursuit donc « sa course » laborieusement et pourtant, lancé, en droite ligne.
Et nous, malgré toutes nos lenteurs, passant et repassant infiniment, « « Où courons-nous ? » Si au contraire nous faisions halte – ou volte-face – alors se révélerait l’inattendu : ce que depuis toujours nous recherchons dehors, veut naître en nous. » » (5).
Aude Viot Coster
Autrice et théologienne des arts





