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Christ des Douleurs de Fabienne Verdier

Lors de ma première visite et de la découverte de cette œuvre de Fabienne Verdier, j’ai immédiatement ressenti la gravité du lest. J’ai été impressionnée. Et c’est le silence qui s’est imposé. Je restais en présence sans arriver à poursuivre la visite. Je me suis sentie comme « épinglée ». Quelle découverte que la lecture du cartel de l’œuvre même si au fond de moi je n’étais pas complètement surprise, réconciliant le ressenti premier par la vue, avec certitude (non, les sens ne sont pas trompeurs !(1)).
Publié le 25 février 2026

Puis partant, je me suis demandé ce qu’on pouvait en dire et s’il était possible d’en dire quelque chose. Dire dans le respect de ce qui se livrait, c’est-à-dire en toute connaissance de cause – par le titre de l’œuvre, mais  en toute reconnaissance « de chose », c’est-à-dire en m’en tenant expressément à, par et dans la forme, par ce  qu’il en était montré et seulement là. Donc de n’en parler que depuis le tracé visible du geste et surtout pas  depuis ce que je savais du sujet. 

Il y a ici une retenue qui enseigne, en vérité. Le respect de l’autonomie des disciplines fut mon meilleur  gardien, mon garde-fou contre la tentation de dire ce qui n’y est pas, de dire ce qui ne se voit pas, là où  l’intention [de l’artiste] n’est pas visiblement établie. Hors du geste, point de salut. 

Oublier ce que je sais pour voir ce qui se donne, en vérité. Apprendre à regarder comme si je ne savais [plus]  rien, poser des mots comme « au premier jour ». Et vivre, par la même occasion, une expérience de  dépouillement, dans une mise en abîme, folle ! 

Les mots sont venus à distance, géographique et temporelle, dans une lente réception qui fut d’abord un  silence, un non-lieu où rien n’était envisagé à son sujet. J’en étais seulement restée à mon incapacité, à l’esprit. Les mots sont venus de nuit, et pas le jour, à l’improviste doublement, je n’avais rien prémédité. À l’im-prévu et en me rendant disponible, les expressions se sont littéralement déversées dans un lâcher-prise d’une nuit lumineuse où tout était clair, tout simplement. Toujours dans un dialogue formel, ni plus ni moins. Un phrasé en miroir du geste, sans débordement. 

Telle une coulée de poix informe, enlisante, obstruant toute reconnaissance, s’en tenir à cette inclinaison – point de départ premier, en tête (!)- et au relief à peine perceptible du pinceau officiant telle une chevelure  enduite, suintante. Un tracé révélant tout autant qu’il revoile, dans un même élan concomitant. 

Ici, l’absence quasi totale d’apparence humaine crie la défiguration tout en défiant les lois de l’apesanteur. Suspendu sans accroche – « appuyé sans appui » pour reprendre les mots de St Jean de La Croix – nous  contemplons la chute d’un seul, pour la multitude, dans le silence et l’indifférence. 

Par son aniconisme et ce sombre tracé, c’est le geste d’Arnulf Rainer(2) qui m’est apparu. Non en « surpeinture »  comme à son habitude, mais au sein-même de l’aplat de peinture déjà déposé par Fabienne Verdier. Rainer travaillait à révéler par et dans l’effacement, le recouvrement, réintroduisant la part du mystère caché. Il dira  lui-même : « Je tente avec mes ajouts de rendre aux images ce qu’elles ont perdu : leur mystère. ». Un geste  en totale tension paradoxale : recouvrir pour faire « dis-paraître ». Un « im-possible ». Les mots s’en donnent  à cœur-joie. 

Dans ce « Christ des Douleurs » d’après Simon Marmion et revisité par Fabienne Verdier, il n’y a pas de  médiation d’objet pour poser la couleur, donnant à voir, obscurément et clairement, ce qu’Arnulf Rainer disait  en ces termes : « La peinture devient chair. ». La figuration étant pour lui un frein pour aller vers le mystère. 

En entrant en résistance avec l’œuvre, mais aussi et surtout avec nous-même, nous sommes invités, au sein du  sombre à contempler le lumineux, à faire l’expérience, ici, d’entendre par la vue, ce que nous savions [déjà]  sans l’avoir jamais vu [ainsi] : 

« C’étaient nos souffrances qu’il portait, nos douleurs dont il était chargé. » Is 53, 4.

 

Aude Viot Coster,
Autrice et théologienne des Arts

 

© Aude Viot Coster

Densité obscure du point d’ancrage, auréolé de sombres giclures.
Inclinaison, entraînée par une force d’attraction sourde.
Déversement en coulure altérée, sans re-tenue.
Poids de l’affaissement, à l’œuvre.
Epanchement in-fini suspendu, sur fond d’éternité.
Descentes abîmée, hors-sol.
Horizon en ligne pointillée, transcendé.
Entre révélation et effacement, tracé noir « Rainerien ». *
D’apparence mutique, « sans beauté, ni éclat ».

* en référence au geste d’Arnulf Rainer

Titre : « Et la nuit, comme le jour illumine » psaume 138

Sous-titre : A la Cité de l’architecture, laissez-vous interpeller par les dernières œuvres de Fabienne Verdier exposées parmi les moulages des architectures médiévales. Jusqu’au dimanche 8 mars à Paris.

 

 

Notes

  • (1) Michel SERRES, Les Cinq sens : « Que sommes-nous et que savons-nous réellement, alors que nous avons oublié que nos sens  peuvent décrire un goût plus précisément que ne le pourrait jamais le langage ? ». 

  • (2) Arnulf RAINER, (1929 – 2025), autodidacte est un artiste peintre autrichien des années 1950 et 1960. « Anti-tout », révolté contre  la génération qui a « permis » le nazisme, il reproche également au catholicisme de n’avoir su y résister. Il cherche à vivre avec ce  poids. Docteur en Théologie « honoris causa », c’est une rencontre avec Otta Mauer, un prêtre passionné d’art contemporain qui  permettra de percevoir derrière ce langage du refus, un désir de dialogue. Rainer recouvre les formes pour n’en deviner qu’une  partie. Les « surpeintures » sont les œuvres qui l’ont fait connaître.

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