
Mâkhi Xenakis a voulu donner corps et vie à ces êtres humains oubliés, invisibilisés au fil des siècles. Elle a réalisé 260 sculptures en ciment armé teinté qui ont été installées dans la chapelle Saint Louis (fig. 2), puis dans les jardins de l’hôpital (fig.3). Elle a simultanément écrit un livre Les folles d’enfer, publié aux éditions Actes Sud.


C’est une foule de figures, sorties de l’oubli, qu’on peut découvrir aujourd’hui dans la vitrine de la Galerie Saint-Séverin. Qui sont-elles pour nous ces figures filiformes aux drôles de frimousse, ces femmes de ciment et de fer qui nous regardent avec leur yeux d’ombre? Pourquoi sont-elles à ce point vibrantes, riches de vie et de fantaisie, chatoyantes et bigarrées? Pourquoi nous dévisagent-elles (fig.4)? Que veulent-elles au juste, ces Folles de l’Enfer ?

Simplement exister, je crois, nous demander un regard, une attention. Ne m’oublie pas, crient-elles en silence, emmène-moi dans ton cœur ou chez toi, sauve-moi de l’Enfer pour me conduire dans ton paradis, dans ta demeure.
Près de 300 folles ou orphelines -Mâkhi en sculpte de nouvelles au fur et à mesure que certaines quittent l’atelier- ont été ainsi achetées, recueillies, adoptées. Le collectionneur leur donne un prénom -Constance, Iphigénie, Bleuette, Ma toute mignonne, Mon écouteuse …- et envoie à l’artistes des nouvelles au fil du temps. « Elle vit chez moi et parfois je lui parle », écrit une collectionneuse. « Clémentine devient figure tutélaire de notre nouvelle maison et Joséphine protège la chambre », confie une autre. Une autre encore « Je m’inquiète parfois pour elles, elles semblent fragiles dans ce monde pressé où la lenteur et la fragilité dérangent. »
Quand la lumière s’éteindra, sur le trottoir comme dans la vitrine, quand l’obscurité recouvrira la ville, la vitre de la galerie s’ouvrira pour laisser ces figures s’évader. Elles rejoindront les sculptures de la façade de l’église Saint Séverin, puis celles de toutes les églises parisiennes, de nos squares, de nos places, foules de statues qui veillent sur la ville et nous protégent.
Plusieurs de ces statues sont des saintes et des saints, dûment canonisés par l’Eglise. D’autres, je les vois comme des saintes et saints anonymes et ordinaires, cachés dans la quotidienneté de l’existence. Ce sont toutes celles et tous ceux que l’Eglise propose de fêter lors de la fête du 1er novembre, la fête de la Toussaint.
Dans le monde antique, on enchaînait parfois les statues de déesses ou de dieux pour les empêcher de quitter notre monde. Dans la foi catholique, dans notre univers contemporain, chaque figure en trois dimensions est une altérité qui nous révèle la sainteté potentielle de chacun d’entre nous. Ces silhouettes graciles de Mâkhi Xenakis déchirent par l’éclat de leur couleur et la force de leur regards la grisaille du quotirien de nos existences. Elles augmentent en nous Energie, Paix et Vie. Telle est la puissance, réelle, de la sculpture, dans sa fragilité.
Paul-Louis Rinuy







