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De « l’Ultima Cena » de Leonard da Vinci à la « Cène organisée en libéro » de Simon Patterson

« On doit donc s’examiner soi-même avant de manger de ce pain et de boire à cette coupe. » (1)
Publié le 29 avril 2026
Écrit par Jeanne Villeneuve
La Cène disposée selon la formation à dos plat (Jésus-Christ dans les buts) 1990

Saint Paul et les évangélistes, Saint Marc, Saint Matthieu, Saint Luc, rapporte que le récit de la plus ancienne tradition liturgique, celle de la célébration du dernier repas de Jésus pris le Jeudi Saint, la veille de sa Passion, instaure l’Eucharistie dans sa dimension suprêmement spirituelle. Cet acte mémoriel : « Faites ceci en mémoire de moi », inaugure aussi, une action de grâce, où la nourriture est donnée par Dieu pour les hommes, au cours de la Cène (le nom est issu du latin Cena Domini : le souper, le dîner).
Recevoir ce pain et ce vin, reviendrait à répondre, à une invitation offerte au partage du plus grand nombre, de Dieu lui-même. A l’instant même, où Jésus annonce sa trahison : « En vérité je vous le déclare l’un de vous va me livrer ». Le moment qui suit, est le moment de l’Eucharistie, où le pain et la coupe de vin deviennent le Corps et le Sang de Jésus-Christ. C’est l’infini et mystérieux épisode de la transsubstantiation, selon le concept même de l’Eglise catholique. Au cours de ce repas, le Seigneur rend donc grâce à Dieu son père et offre son corps et son sang, aux douze apôtres réunis, dans la salle dite du « Cénacle », en latin : « Coenaculum ». Cette salle qui est souvent désignée dans les Evangiles et les Actes des Apôtres comme la « chambre haute », est située dans un bâtiment sur la colline du Mont Sion, au sud de la vieille ville de Jérusalem.
Cependant, son relevé scripturaire passe presque inaperçu car ni Saint Matthieu, ni Saint Jean, ne donnent plus de précisions sur le lieu en question, ni de descriptions détaillées de cette salle transformée en salle à manger. Ce qui est toutefois important de relever ici, c’est que la tradition chrétienne localise précisément la mémoire fondatrice de L’Eglise, dans cette salle voûtée d’ogives. Ce dernier repas devenant le symbole fondateur du christianisme, au cours duquel Jésus y annonce son sacrifice, informe que sa vie sera offerte, par ses propres paroles, sur le pain azyme (2), est vérité; ( c’était le seul pain disponible en ces temps là, en Israël, pendant les huit jours de Pessah).
D’ailleurs, au cours de la Pâques juive, les juifs qui célèbrent la sortie d’Egypte, consomment, outre le pain sans levain et le vin : l’agneau pascal. Chaque famille devait en sacrifier un, en répandant son sang sur les portes des maisons. Dieu a donc choisi le pain de froment et le vin de vigne comme signe suprême de vie et de mort, mais sans la viande auréolée par l’agneau devenu signe de protection et de libération et qui prend alors un sens symbolique plus fort : c’est Jésus-Christ lui-même considéré comme » l’agneau de Dieu »  qui est représenté et sacrifié pour sauver notre humanité. Ayant rompu le pain, Jésus prononça alors ces mots : » Prenez et mangez, ceci est mon corps livré pour vous ». Puis prenant la coupe, il la donna aux apôtres en déclarant :» Buvez en tous, car ceci est mon sang, le sang de l’alliance versée pour la multitude et pour le pardon des pêchés ».
Ce qui est en jeu dans cet ultime repas partagé au cours de la semaine pascale, c’est donc le sens de la mort du Christ qui approche, qui sera mis en exergue et annoncée sans grande compréhension par les apôtres. Dans une lecture plus théologique, dans une approche plus liturgique,  l’acte de boire et de manger, pose bien la question métaphysique de la vie et de la mort, la signification existentielle de l’ordre du sacré sur la condition de notre humanité. Qu’en est-t-il d’une lecture plus artistique dans l’iconographie chrétienne ? Prouvera t-elle l’universalité de la communion, soulignant ainsi la valeur éthique et spirituelle de ce dernier repas ? L’art arrive t-il à en formuler la vibration méditative ? Pouvons nous aujourd’hui encore, nourrir notre foi autour de ces idées de nourritures spirituelles ?

Il est surprenant de constater que ce thème du repas, restera absent dans les premières représentations chrétiennes et qu’il faudra attendre seulement la deuxième moitié de V° siècle pour reconnaître la plus ancienne représentation de la Cène, sur un diptyque d’ivoire formant la reliure d’un évangéliaire conservé de nos jours dans le trésor de la cathédrale de Milan. Puis ensuite, ce thème du dernier repas sera très prisé par les artistes (et les fidèles) et ne laissera plus indifférent.Ainsi, La Cène ou l’Ultima Cena : le Repas du soir de Leonard de Vinci est une peinture murale à la détrempe de 460 cm x 880 cm, réalisée entre 1495-1498, pour le réfectoire (Cénacolo) du Couvent dominicains de Santa Maria delle Grazie à Milan. Elle a été commandée par le duc de Milan : Ludovic Sforza. Le célèbre peintre reprend dans sa composition une ancienne tradition monastique établie depuis le Moyen-Age qui consiste à illustrer les murs des réfectoires, d’une représentation de la Cène. La localisation précise de l’œuvre a son importance. Car dans ce lieu où les moines prenaient leurs repas en communauté, nous comprenons que l’endroit est le symbole de la représentation de la Cène de Jésus avec ses disciples et que c’est le moment même où la nourriture n’a pas encore été partagée, qui est peinte. Les pains représentés sur la peinture murale sont en effet tous intacts et n’ont pas encore été consommés. (Etrangement, ils ne semblent pas, être azymes mais levés). Il s’agit aussi d’une répartition des apôtres très humanistes en quatre groupes de trois symétriquement placés de part et d’autre de Jésus-Christ installé au centre exact de la composition et qui exploite de fait, le principe de la perspective centrale. On y trouve aussi Judas qui contrairement à la tradition iconographique, n’est pas mis à part. La table à laquelle est assis Jésus et les apôtres, ainsi que la vaisselle, les verres, et les serviettes ont été peints par Leonard da Vinci, d’après les modèles exacts qu’il avait sous les yeux et qui provenaient précisément du réfectoire de Santa Maria Delle Grazie.
Il en est de même pour les aliments physiques comme les pains ronds ou les fruits qui symbolisent tout ce qui nourrit, l’esprit, le cœur et l’âme. La table de la Cène de Léonard da Vinci se confond ainsi dans un jeu de miroirs, avec la même table du XV° siècle, que les moines dominicains du couvent, utilisaient pour déjeuner ou diner. Il faut pouvoir lire en outre, de gauche à droite de Jésus placé au centre de la table et de la composition très colorée : Barthélémy, Jacques le Mineur, André, Judas (tenant une bourse), Pierre, Jean, Jésus, Thomas, Jacques le Majeur, Philippe, Matthieu, Thaddée, Simon. 

Par ailleurs, de nombreux artistes contemporains ont représenté la Cène ; lui ont donné un autre sens, un éclairage moins académique que la Cène traditionnelle.
En tout cas, une approche certainement plus subversive, une réinterprétation plus conceptuelle parfois teintée d’un humour à peine déguisé, peut être perçu.
C’est le cas par exemple, avec la fresque du dernier repas de Jésus, par Simon Patterson. Cet artiste anglais contemporain explore les rapports entre créations culinaires et artistiques et les revisite, tout en sacrifiant totalement l’idée de la cérémonie d’un repas sacré. Il s’agit en réalité, d’un dessin mural intitulé :
« The last supper arranged according to the sweeper formation. » (Jésus Christ in goal) (3) » . Ce wall drawing (dessin mural) réalisé en 1990, n’est pas conservé dans un lieu unique permanent. L’œuvre existe en plusieurs versions, adaptées aux différentes situations d’exposition temporaire qui la présente comme par exemple à la Biennale de Venise en 1993. Ce n’est pas une fresque fixe, narrative comme dans celle de Leonard de Vinci à Milan, mais plutôt une œuvre conceptuelle, reproductible, souvent recréée directement sur les murs, pour les besoins de la monstration d’une exposition.
C’est l’exemple même, d’un thème dans lequel Patterson reprend certes l’image religieuse profondément ancrée dans la culture occidentale, mais dans lequel il n’y a plus grand chose à regarder de la dite culture chrétienne. L’artiste nous offre sa vision des participants-apôtres transformés en équipe de football, invités à un pseudo repas fraternel. Le dessin remplace donc avec une certaine audace, la scène religieuse traditionnelle, par un schéma plus profane et tactique de football. Jésus-Christ est placé dans les buts (gardien) et les douze apôtres sont indiqués par leurs noms sur le terrain d’une formation défensive (sweeper). Le mythe sportif sans équivalent, crée des émules avec des apôtres stylisés en dieux du stade qui porteraient la bonne parole.
La métaphore de Jésus en goal, serait vue comme le dernier recours. Comme un gardien au foot, il serait la dernière ligne de défense. C’est à dire que, quand tout le reste a échoué (les défenseurs, la stratégie, etc.), c’est lui qui peut encore sauver la situation. « Jésus en goal » serait le sauveur de dernière minute pour le dernier recours de notre foi vacillante ou de notre prière sans profondeur.
Martine Pouget-Grenier, docteur en histoire de l’art et en théologie, va plus loin dans cette interprétation en affirmant dans son ouvrage : Le dernier repas de Jésus au risque de l’art contemporain (4) : « Lors des grandes rencontres, l’équipe devient chair et sang, le corps même de la nation qu’elle représente, sentiment à l’origine de la violence qui transforment souvent cette grande messe du sport en jeux du cirque, de la même façon lors de la Cène, les chrétiens unis en christ par l’Esprit, sont membres d’un seul corps ». 

Tout ce graphisme mural synthétique joue sur les codes visuels, les références culturelles pour nous faire réfléchir au sens de la culture culinaire évoquant le moment de partage, de convivialité autour d’une table et de son repas et où le même plaisir important qu’offre notre société avec le jeu de ballon, témoigne de l’occasion de nous réunir, d’échanger dans un monde de plus en plus sécularisé. Il n’y a bien entendu plus aucune attention particulière portée à l’art de la représentation figurative du pain et du vin, de l’offrande sacrée de l’Eucharistie et les objets de la vie quotidienne ; mais le remplacement du cercle de l’hostie par un primordial ballon rond. Il y a toujours un dispositif dans le graphisme mais les apôtres ne sont plus disposés autour d’une table. Oh sacrilège excessif et paradoxe inouï ! Quelle trahison du premier message judéo- chrétien ! Ici, le langage n’est plus le langage artistique de la foi mais celui d’une autre manière de penser, en accord avec une certaine culture populaire dans laquelle il faudrait saisir l’autre sens du partage, une autre façon d’élever nos âmes et nos esprits.
Tant il est vrai que dans le christianisme, dans » Jésus le pain de vie », nous trouvons bien mis en avant, une valorisation du dénuement, de la sobriété, et du détachement matériel. Ainsi, après un rappel des références principales autour de l’évocation de la dernière Cène de Leonard de Vinci, nous avons pu constater qu’un artiste dénommé Simon Patterson, fait le choix d’une représentation plus conceptuelle que sacramentaire, plus scandaleuse que blasphématoire, plus démocratique qu’inintelligible, en vidant les références du dernier repas christique de toute transcendance.
Cette œuvre nous invite cependant à penser simplement ce que signifie communier en Christ, aujourd’hui.

 

Jeanne VILLENEUVE  

Notes

  • (1) Première lettre de Saint Paul aux Corinthiens, verset 28
  • (2) Pain sans levain symbole du peuple hébreu. Dans l’église catholique, pour la consécration de l’Eucharistie, on parle » d’hostie »
  • (3) La traduction est « La Cène organisée selon la formation en libéro ». La formation en libéro est une expression  pour désigner un joueur en couverture derrière la défense.
  • (4) Le dernier repas de Jésus au risque de l’art contemporain, 1970_2010. Eclairage sur la Cène, Paris, Edition du Cerf-« Collection Patrimoines », 2022, 235 p.
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