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Escalier révolutionnaire dans la tour sud et musique du cosmos dans la tour nord au sein de la « Mère très aimante » ou comment découvrir l’esprit de la cathédrale Notre-Dame de Paris sous un nouvel angle ?

Parce que j’ai eu la chance de rencontrer, derrière l’immense beauté du monument en pierres qu’est la cathédrale, l’architecte en chef des monuments historiques chargé du chantier de Notre Dame de Paris et du coq dessiné en forme de flamme : Philippe Villeneuve, qui dans le cadre de la restauration après l’incendie et la destruction de 2019, a réalisé un nouvel et remarquable escalier conçu pour la tour sud afin de fluidifier la circulation ; je peux évoquer pour Narthex la particularité de cet escalier à double révolution ainsi que la musique de Valérie Vivancos qui l’accompagne dans la tour nord.
Publié le 22 avril 2026
Écrit par Jeanne Villeneuve

Une double oeuvre en quelque sorte qui se fait écho mutuellement, l’une symbolisant l’élévation, l’autre illustrant dans un sens inverse la réincarnation, le retour au monde sensible, d’ici-bas, par ses vibrations sonores, et pour nous tous pèlerins qui devront laisser nos certitudes et nos lourdeurs de coté pour pouvoir accéder au lieu sacré.

C’est, dans un premier temps, pour l’ouvrage d’art en chêne massif réalisé par des charpentiers spécialisés et pour toute la hauteur du beffroi restauré : deux volées hélicoïdales qui s’enroulent l’une dans l’autre sans jamais se croiser, que je donnerai quelques précisions. 

Cet escalier permet ainsi aux visiteurs de monter et de descendre simultanément 178 marches sans se rencontrer pour un parcours pensé comme un long « voyage entre ciel et terre ». On peut toutefois s’apercevoir les uns les autres, dans le vide central et les ouvertures. Cela incarne, comme le dit si bien Monseigneur Olivier Ribadeau Dumas, recteur-archiprêtre de la cathédrale (1) : « Cette église qui est au cœur du monde et qui prie pour le monde » L’architecte explique qu’il s’est inspiré d’un petit escalier en pierre encagé du XIII° siècle pour réaliser le cœur de son escalier avec des marches à l’extérieur d’une sorte de cage. Mais certains passages sont si étroits qu’il a fallu aussi s’adapter aux formes spécifiques de la charpente en bois et du bâti en pierre. C’est très émouvant de constater que le travail de la main des ébénistes ayant équarri à la hache des troncs de bois, selon des techniques anciennes, est encore visible.
La création en bois de Villeneuve est considéré ainsi, à juste titre comme une prouesse technique d’exception, par son savoir-faire artisanal français et porte alors en lui une signification spirituelle et historique assez remarquable.
Pour le pèlerinage spirituel : la montée d’un escalier dans une cathédrale a toujours une portée hautement symbolique, que ce soit à Paris ou à Strasbourg, à Cologne ou à Clermont-Ferrand…La montée représente l’élévation de l’âme, la quête de sens, l’ascension vers les lumières des cloches, le rapprochement avec le sacré.
Un pèlerinage c’est aussi quitter, marcher, monter et arriver à un but auquel on confierait une intention. Mais, à Notre Dame de Paris, l’escalier de Philippe Villeneuve qui mène vers le beffroi et les hauteurs du monument, acquiert une expression plus riche de sens encore par son aspect unique et originale, puisque dans le fait de monter et de descendre, sans jamais se croiser, on trouve bien l’idée, (comme dans une métaphore de la vie), de deux chemins parallèles, comme la coexistence de deux vies qui se répondent sans se rejoindre, au sein d’un édifice religieux voué à la gloire de la Vierge Marie. La réalité de notre monde mêlé un temps à celle d’en haut, renforçant cette idée d’un certain chemin initiatique (la vie n’avance pas en ligne droite, elle progresserait par cycles), d’une certaine verticalité qui s’enroule autour d’un même centre dans un lien indicible entre la terre et le ciel, entre l’humain et le divin, entre le temps présent et l’éternité à laquelle nous sommes destinés.
Le symbole historique n’est pas en reste car l’architecte inscrit bien sa création du XXI siècle dans un édifice médiéval avec une forme qui rappelle un peu le célèbre escalier de Chambord.
Si l’on se dirige vers une lecture plus philosophique, cet escalier à double révolution peut-être admirer comme le symbole de la condition de notre humanité et de nos mouvements de conscience. Chaque révolution est une expérience, une mort symbolique de l’ancien soi, vers une renaissance divine vers ou plus de vérité.
Cet escalier est donc le symbole total de la renaissance possible après l’épreuve autour d’un centre immuable, d’une image presque mystique de l’âme en mouvement.

Si l’escalier à double révolution symbolisait l’élévation, la musique de Valérie Vivancos   (création électroacoustique immersive réalisée en partenariat avec l’abbaye de Moissac accompagnant la descente finale de la tour nord après le beffroi), représente au contraire un mouvement en sens inverse : celui de la réincarnation et du retour vers le monde sensible, vers la terre ferme qui devient à son tour présence réelle. Elle s’intitule « Souffles et scories ».
Ici le mot souffles du titre est très puissant symboliquement et renvoie à : la respiration, à l’esprit, au vent, au souffle vital traditionnel des nombreuses traditions qui le lient à l’âme. La cathédrale se transforme alors en un être vivant qui respire, murmure et conserve la mémoire des siècles. En effet, le parcours sonore (qui n’est pas qu’un simple fond sonore) suit plutôt une sorte de descente musicale/sonore et propose au début de notre avancée dans l’escalier en pierre, des sons qui évoquent le ciel, le cosmos, le vent, les cloches, des granulations. Vers le milieu de l’escalier, nous entendons des voix liturgiques, des voix inspirées des chants sacrés, des bribes de langage. Et en bas des sons plus concrets, des pontons de bois qui craquent, des gestes d’artisans. Les harmonies subtiles et les textures sonores évoquent quelque chose de fluide, enveloppant,, presque onirique. Dans ce deuxième mouvement le souffle de l’orgue fait écho au plain-chant et à l’organum médiéval.
Quant au mot scories, on pense aux résidus du feu, aux traces de la terrible combustion qui a enflammé Notre Dame, on pense à ce qui reste après la transformation.
Dans le contexte post-incendie, cela porte presque vers une autre dimension plus alchimique cette fois, car le feu détruit, purifie et laisse derrière lui, une matière inerte et transformée. Les scories sont donc la mémoire matérielle de l’épreuve.
Symboliquement, la compositrice souligne qu’après le traumatisme il y a toujours une renaissance possible. Je trouve que cette œuvre qui accompagne le visiteur présente comme un rite de passage dans le couloir étroit de nos vies. On monte vers la lumière et la vue imprenable de Paris, (presqu’une ascension spirituelle), puis la musique nous ramène doucement vers le monde réel. Un peu comme si cette visite susurrait à notre oreille : « tu es montée vers le sacré grâce à l’escalier, maintenant grâce à la musique redescends transformée et annonce la bonne nouvelle, laisse de coté tes émotions inexprimées dans ce parcours d’individuation ! » Autrement dit, on passe d’un univers céleste à un univers terrestre, de l’invisible à l’incarné, du monde sacré au monde humain.  Des cristaux sonores, des chants d’hirondelles résonnent encore dans notre imaginaire, lorsque nous touchons terre.
Ce qui est philosophique dans cette lecture interprétative du style musical et de l’univers symbolique de Vivanscos : c’est que l’expérience faite ici avec la rencontre de la sublimation n’est pas faite pour nous faire fuir, des autres ou du monde, mais au contraire pour y revenir autrement en se donnant les moyens de découvrir l’esprit de la cathédrale.

Point Technique  d’après la source documentaire de la caisse National des Monuments historiques (2)     

La charpente du beffroi a été construite pour supporter le poids des cloches et absorber les vibrations afin qu’elles ne se répercutent pas sur la pierre.
L’escalier autoporté de Philippe Villeneuve prend place à 30 mètres de hauteur, et est composé de plus 1200 pièces de bois en chêne massif.
Les travaux ont été confiés par le maitre d’ouvrage l’établissement public : Rebâtir Notre Dame de Paris à la suite d’un appel d’offres à Métiers du Bois (Calvados), entreprise spécialisée dans l’entretien du patrimoine architectural. Selon la tradition multiséculaire des charpentiers, l’escalier a été monté à blanc en atelier, puis l’escalier a été démonté après les vérifications d’usage et transporté vers la cathédrale. Il a été ensuite remonté pièces par pièces. 

Notes

  • (1) PND-11 Décembre 2025-N°280. Article de Charlotte Raynaud : Notre Dame n’est pas un lieu triomphant, c’est un lieu d’humilité et d’intercession »
  • (2) Article de Catherine Lalanne pour l’Association les Journalistes du Patrimoine.
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