« Toute la puissance de l’image de religion tient à sa force de dépasser le reproduire pour atteindre à l’incarner. Incarnation qui est tout ensemble élan de foi de l’orant et surtout certitude de l’approche à travers l’image d’une autre réalité, celle que l’image représente. L’image du mystère, ou de quelque autre au-delà que ce soit, ou d’une scénographie de la fin des temps, possède en effet cette double vertu d’être représentation et présence » (1)
L’extrait ici cité résume l’analyse historienne et anthropologique qu’A. Dupront (1905-1990) développe à propos du rôle essentiel de l’image dans la prière catholique. La position défendue dépasse considérablement la vision consistant à réduire l’image religieuse à un simple ornement ou à un accessoire dévotionnel. A cette réduction, A. Dupront oppose une approche radicale, fondée sur deux piliers inséparables, l’un théologique et l’autre anthropologique. Sur la base de ces deux piliers, il montre combien les images sont les véritables expressions de la « durée du croire » telle qu’elle se révèle dans la foi catholique.
La « durée du croire »
L’œuvre d’A. Dupront se distingue par son attention singulière à la durée du religieux. Historien du croire plus que des croyances, A. Dupront place la lenteur, la répétition et la mémoire au cœur de la vie spirituelle. Comprendre pourquoi, selon lui, l’Église catholique ne peut pas prier sans images suppose d’entrer dans ce régime particulier du temps long, où la prière s’enracine dans l’histoire des formes visibles du sacré.
A. Dupront affirme que « le sacré se fait chair dans le temps, non pas dans l’instant d’une révélation close, mais dans la lenteur des reprises, dans la persistance des signes (2)». La prière catholique ne se déploie donc pas dans un présent abstrait : elle s’inscrit dans une continuité symbolique, où chaque geste et chaque image réactivent une mémoire séculaire. L’acte de prier devant une croix ou une icône n’est pas une invention personnelle ; il prolonge des siècles d’expérience religieuse. Comme le note A. Dupront, « le christianisme a lentement modelé un monde du visible où la foi se respire (3)». Cette « continuité des formes (4)» est selon lui le cœur du catholicisme, à savoir, une foi qui s’exprime, s’éduque et se renouvelle à travers le visible.
Ici, il faudra parler de la fonction mnésique de l’image (5). Cette fonction est particulièrement bien exprimée par la notion de « survivance » : « L’image religieuse n’est pas seulement objet, mais « survivance » (6) : elle perpétue des puissances anciennes (7), même lorsque leur langage s’efface (8) ». L’image est alors mémoire agissante : elle transmet le geste, l’émotion, la ferveur. En elle se condensent des siècles d’adhésion collective, ce qu’il appelle ailleurs « le travail des générations croyantes (9) ». Ainsi, prier avec des images, c’est prier dans l’histoire : les images ne sont pas des supports contingents ; elles sont les « formes opérantes du croire (10) ». En ce sens, l’image n’est pas un ornement du croire ; elle est bien plutôt sa condition d’existence. Par elle, la prière catholique s’inscrit dans l’ordre du réel, car l’ordre du réel est en premier lieu temporalité. C’est dans ce cadre que nous pouvons comprendre l’image comme expérience totale du mystère incarné.
Le fondement théologique : l’incarnation du Verbe
Le cœur de l’argumentation repose sur la transformation irréversible qu’a opéré l’incarnation du Christ dans l’économie du visible et de l’invisible. Selon A. Dupront, « le Dieu invisible s’étant fait visible, la visibilité devient le lieu même du mystère (11) ». Cette affirmation théologique, loin d’être un simple énoncé formel, définit entièrement la capacité de l’Église à habiter le sensible. Dès lors, l’invisible ne s’oppose donc plus au visible comme deux domaines radicalement séparés, mais le mystère divin s’incarne précisément dans le visible. Dès lors, refuser ou minimiser l’image dans la prière serait relativiser voire même nier, la réalité fondamentale en vertu de laquelle parler du Christ comme pleinement Dieu et pleinement humain, permet de reconnaître au sensible et donc au visible une forme de « sacramentélité (12) ». Il y aurait donc chez A. Dupront une possibilité implicite à reconnaître le sensible comme « sacramentel ». Insistons, cette « sacramentélité » est beaucoup plus ancrée dans le mystère de l’incarnation que dans celui de la création. Telle est d’ailleurs la position théologique simultanément affirmée par le concile de Nicée II (787) et par celui de Trente (décret du 25 juin 1563), à savoir, identifier la vénération de l’icône puis celle de l’image sainte à un renforcement de la foi en l’incarnation véritable et non apparente du Verbe de Dieu.
En résumé, les « images de religion » ne sont, ni au regard de l’interdit biblique, une concession provisoire accordée à la possibilité de l’image, ni au regard de la foi, un simple excès esthétique, une vaine ornementation. Non, « l’image de religion » est « témoignage d’incarnation … langage naturel d’incarnation (13) ». Cette thèse prend également appui sur un fondement anthropologique, et plus précisément sur une forme d’ « anthropologie spirituelle (14) » dont nous allons désormais présenter quelques traits.
Le fondement anthropologique : la prière comme acte de chair, de regard, et de parole
Selon A. Dupront : « chez le chrétien, la prière est un acte de chair et de regard, autant que de parole (15)». Cette affirmation déplace le débat du plan purement doctrinal au plan de la réalité existentielle du croire.
De la vénération de l’image naît une prière qui n’est pas abstraite, car celle-ci engage bien le corps entier, les sens, et l’imagination. L’image devient alors indispensable parce qu’elle offre une prise matérielle au regard priant, d’abord sous la forme de la simple représentation qui est le fait humble et immédiat de rendre sensible. Mais conjointement, il y a ce vecteur de présence ou d’imposition toujours anthropomorphe d’une « puissance d’au-delà ». La distinction entre représentation et présence est le lieu d’émergence d’une dialectique qui dépasse le simple fait de la juxtaposition. L’image de religion représente certes ce qu’elle figure, mais elle véhicule simultanément une présence nourrie d’une « efficacité » ou d’une « force sacrale ». Dès lors, le représenté n’est plus seulement une figure du réel, mais gagné par les « puissances de l’au-delà », il devient un réel qui prend chair et donc « incarne ». L’image devient le lieu où la grâce a touché la matière, le lieu où l’invisible consent à se donner forme. Simultanément, le regard de l’orant en puissance de croire se transforme. Le chrétien n’est plus cette personne qui croit parce qu’elle voit, mais qui voit parce qu’elle croit. Désormais affecté par la présence qu’il découvre, son regard devient un « regard qui reçoit la Parole (16) ». Tous trois, chair, regard, et parole, relèvent d’un même principe, celui de la « perception engagée (17)».
Parler de « perception engagée », c’est d’abord souligner combien la prière ne vise pas à quitter le monde matériel pour accéder à des régions éthérées. La « chair du monde (18) » — c’est-à-dire la matérialité sensible, incarnée — est le lieu même de l’accomplissement priant. L’image, en tant qu’objet physique (bois, pierre, pigments), fait partie de cette chair. Elle est par excellence le lieu matérialisé dans lequel s’opère la rencontre avec le mystère. Ce qui s’impose alors n’est pas tel ou tel style particulier d’images, mais le « rendu visible en tant que tel (19) », à condition cependant, que ce visible « réponde aux motifs d’une intensité spirituelle toujours ancrée dans le mystère de la foi (20) ». Cette intensité spirituelle répond à trois motifs : 1/ le motif mnésique (21) ; 2/ le motif affectif (22) ; 3/ le motif ecclésial (23). Au total, l’exigence de l’ « image de religion » n’est pas tant formelle ou esthétique, que strictement spirituelle (24).
Synthèse et questions
Nous espérons avoir montré que l’image de religion chez A. Dupront est bien plus qu’une question d’art dit sacré ou religieux : c’est identiquement une question théologique et une question d’anthropologie de la foi. A. Dupront n’était nullement un historien de l’art. Il était un historien de la religion catholique souhaitant décrire les linéaments de l’expressivité du sacral dans cette religion où les images ne peuvent être que les formes d’une « perception engagée » de la foi. Il y a là un renversement des hiérarchies habituelles. L’art religieux peut être bien relégué aux musées ou à l’histoire de l’art en général, mais l’ « image de religion », elle, ne peut que relever de la nécessité structurelle de la condition humaine croyante telle qu’elle se manifeste dans la foi catholique. En d’autres termes, l’homme priant ne peut prier que de « chair », de « regard », et de « parole » ; la communauté croyante ne peut « durer » que par l’image ; le mystère ne devient « présent » que quand il s’incarne dans le visible. Nous l’avons déjà suggéré, théologiquement parlant, cette position nous interroge sur la possibilité d’approfondir la dimension « sacramentelle » du sensible en général, autrement dit sur la possibilité d’une expérience sensible du sacral à caractère quasi universel qui réponde pleinement aux motifs de l’incarnation selon Chalcédoine (25).
Mais nous souhaiterions reprendre cette idée d’une « durée du croire ». Contre une vision de l’histoire religieuse envisagée comme succession de croyances et de modes de prière différents, cette notion transforme la compréhension de la continuité catholique. A. Dupront propose de penser à une temporalité du continu, où la prière n’est jamais un acte purement personnel mais toujours le prolongement de ferveurs communes antérieures. C’est précisément en cela que l’image est décisive. Le langage peut s’effacer, mais l’image demeure. Ainsi et dans une longue durée religieuse, les images se succèdent, s’usent, disparaissent, mais elles s’« adossent l’une à l’autre », formant un tissu visuel de continuité. Ce n’est pas l’image individuelle qui importe avant tout, mais la succession des images en ce qu’elle constitue une mémoire incarnée de la foi communautaire. Cette conception résout une difficulté majeure : comment l’Église catholique peut-elle assurer la transmission de la foi dans le temps long, à travers des ruptures culturelles, des transformations esthétiques, des sécularisations progressives ? Dupront répond par la persistance de formes visuelles qui, quelles que soient leurs évolutions stylistiques, demeurent ancrées dans l’ordre du visible capable de susciter l’adoration et la prière.
Cependant, cette affirmation tient-elle encore face à la production massive d’images par la culture marchande, cinématographique et numérique ? Il faut bien l’avouer l’ « image de religion » est devenue une image d’exception, et durant les soixante dernières années, l’Église a manifesté une réelle difficulté à produire elle-même des images susceptibles de susciter l’acte de prière et de prolonger la mémoire sacrée. En ce sens, les images religieuses sont-elles destinées aujourd’hui à devenir de simples succédanés dévotionnels ou de purs artefacts muséalisés ? Nous complétons cette interrogation : dans quelle mesure l’Église catholique est-elle encore en force de susciter l’ « image de religion », précisément à un moment où un nouveau paradigme de l’art s’impose, celui du « paradigme dit de l’ art contemporain (26) » ? Dans la logique d’A. Dupront, le temps est certes toujours un temps d’images tout autant héritées que transfigurées, tout autant disparues que tout à fait créées, là maintenant dans notre contemporanéité. Cependant, comment l’ « image de religion » peut-elle encore émerger aujourd’hui et comment l’Église nous enseignera à les regarder ? Si nous suivons la pensée d’A. Dupront jusqu’à ses plus extrêmes effets pour aujourd’hui, l’enjeu pour l’Église contemporaine est celui d’une intermittence du sacré dans un monde de plus en plus sécularisé, avec cette force encore sacrale, de produire des images capables de déranger ou de ravir le regard, de réveiller en chacun l’« âme collective », la puissance du mystère de foi.
Yves Trocheris,
prêtre de l’Oratoire de Jésus
Résumé
Notre texte est centré autour de trois idées : 1/ La réflexion d’A. Dupront s’inscrit dans une perspective historico-anthropologique qui manifeste que la notion d’« image de religion » dépasse le simple principe d’une histoire de l’art, et ceci pour penser plus réellement cette « image » comme médiation du sacré dans la prière ; 2/ Loin d’être purement décorative, l’image fonde la dévotion, elle structure dans le temps les gestes, les affects et les paroles de la prière catholique ; 3/ L’actualité de la pensée historienne d’A. Dupront réside dans sa spécificité et sa singularité à comprendre dans la continuité les pratiques visuelles et dévotionnelles dans le catholicisme, avec cependant cette restriction qu’elle ne permet pas de mesurer les effets sur cette continuité d’une postmodernité, ou comme le dirait A. Danto (27) (1924-2013), d’une production de l’image dans l’ « art après l’art ». Sur ce dernier point, les questions seraient : l’Église est-elle encore en puissance de produire des « images de religion » et face à de nouveaux régimes de visibilité, comment peut-elle encore enseigner à regarder des formes nouvelles d’ « images de religion » ?
.
Bibliographie commentée :
- A. Dupront, Le Mythe de croisade. 4 vol., Éd. Gallimard, Paris,1997.
→ Étude sur la dynamique spirituelle de la croisade, comprise comme « image agissante » du religieux occidental. L’analyse de l’imaginaire collectif y prolonge la théorie des puissances du signe.
- A. Dupront, Du sacré : Croisade et pèlerinage, Images et langages. Éd. Gallimard, Paris,1987.
→ Ouvrage où A. Dupront rassemble ses méditations sur la nature du sacré, la symbolique du pèlerinage et la fonction du visible. L’image y est envisagée comme force d’incarnation et comme langage de la foi.
- A. Dupront, L’image de religion en Occident. Éd. Dominique Julia et Alain Boureau, Gallimard, Paris, 2010.
→ Recueil posthume de conférences et d’articles. A. Dupront y déploie sa vision d’une anthropologie du visible : l’image religieuse comme survivance historique et comme médiation du sacré.


