
Sans qu’on sache vraiment pourquoi, comme au hasard, un Papillon (fig.2) s’est ajouté, sur la gauche de la vitrine. Figé dans son existence fragile et éphémère, Lionel Sabatté ajoute à l’éclat bleu de ses ailes quelques rognures d’ongles qui dessinent une silhouette humaine en croix : il nomme la composition Réparation.

Que peut-on, au juste, réparer ? Et comment réparer le vivant, le réel ? Comment faire face à l’usure du monde comme à notre propre vacuité ? Lionel Sabatté relève ce défi en en usant de matières organiques communes -peaux mortes, poussière, rognure d’ongle, cheveux – de déchets dont personne ne revendique jamais la propriété. Qui d’entre nous s’est déjà flatté de garder chez lui un tas de poussière, un amas de rognures d’ongles ou de peaux mortes ?
« Et pourtant, et pourtant »
On se souvient du poème haïku d’Issa, le poète-pèlerin japonais:
« Ce monde de rosée est un monde de rosée
Et pourtant, et pourtant ».
Tous ces déchets que notre vie fabrique en secret Lionel Sabatté les manipule et sais les transformer en un vaste Tissu (fig.3) ou en arbre refleuri au printemps (fig.4). Ces presque riens portent les traces de tous les vivants anonymes que nous sommes. L’artiste commence par les collecter avec soin et arpenta ainsi l’échangeur de la station de métro-RER Châtelet les Halles pour composer le volume d’un premier Loup, dès 2012. L’aventure créatrice commença avec ce travail répétitif, monotone, au cœur du quotidien de ce million de personnes, parisiens et touristes, qui s’y croisent chaque jour en laissant un peu de leur ADN. Il s’agit, ensuite, de travailler ce volume informe, de l’agglutiner en une forme qui tienne.


Cette poésie matérielle de la poussière et des rebuts de notre humanité, je la comprends en consonance avec le verset de la Genèse, où Dieu dit à l’homme « Tu es poussière, tu retourneras à la poussière …» (Gn, 3, 19).
Ces oeuvres invitent à lire ce verset proclamé le Mercredi des Cendres pour ouvrir le Carême, non comme un rappel de notre vanité, mais comme une promesse. Adam, «modelé de la poussière (phar) du sol (adama)» (Gn, 2, 7), fabriqué à l’image de Dieu, est celui qui ne cesse de se relever pour vivre. Il est ce dessin de cheveux et de poussières dans lequel se révèle le minuscule et grandiose visage de l’homme (fig.5).
Fragile humanité, faite de poussières et de riens. « Et pourtant, et pourtant ».

Paul-Louis Rinuy









