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Lionel Sabatté. « Et pourtant, et pourtant »

Ce Loup (fig.1) qui aboie à la Lune résonne étrangement face à l’église Saint-Séverin, comme une arrivée sauvage en plein Paris. Le sculpteur Lionel Sabatté l’a façonné avec des amas de simple poussière, des moutons dirait-on. Cette poussière, ce presque rien qu’on remarque seulement pour la nettoyer, il la transforme en saisissante présence.
Publié le 18 mars 2026
Écrit par Paul-Louis Rinuy
(fig.1) Loup de mai 2022, 2022, poussières sur structure métallique, 144 x 146 x 46 cm © Rebecca Fanuele

Sans qu’on sache vraiment pourquoi,  comme au hasard, un Papillon (fig.2) s’est ajouté, sur la  gauche de la vitrine. Figé dans son existence fragile et éphémère, Lionel Sabatté ajoute à l’éclat bleu de ses ailes quelques rognures d’ongles qui dessinent une silhouette humaine en croix : il nomme la composition Réparation.

(fig.2) Réparation du 10 01 2026, 2026, ongles, papillon, 26 x 19 x 6 cm © Rebecca Fanuele

Que peut-on, au juste, réparer ?  Et comment réparer le vivant, le réel ? Comment faire face à l’usure du monde comme à notre propre vacuité ? Lionel Sabatté relève ce défi en en usant de  matières organiques communes -peaux mortes, poussière, rognure d’ongle, cheveux – de déchets dont personne ne revendique jamais la propriété. Qui d’entre nous s’est déjà flatté de garder  chez lui un tas de poussière, un amas de rognures d’ongles ou de peaux mortes ?
« Et pourtant, et pourtant »
On se souvient du poème haïku d’Issa, le poète-pèlerin japonais:
« Ce monde de rosée est un monde de rosée
Et  pourtant,  et pourtant ».

Tous  ces déchets que notre vie fabrique  en secret Lionel Sabatté les manipule et  sais les transformer  en  un  vaste Tissu (fig.3) ou en arbre refleuri  au printemps (fig.4). Ces presque riens portent  les traces de tous les vivants   anonymes que nous sommes. L’artiste commence par les collecter avec soin et arpenta ainsi l’échangeur de la station de métro-RER Châtelet les Halles pour composer le volume d’un premier Loup, dès 2012. L’aventure créatrice  commença avec ce travail répétitif, monotone, au cœur du quotidien de ce million de personnes, parisiens et touristes, qui s’y croisent chaque jour en laissant un peu de leur ADN. Il s’agit, ensuite, de  travailler ce volume informe, de l’agglutiner en   une forme  qui tienne. 

(fig.3) Le Tissu, 2021, peaux mortes, vernis et colle, vue d’exposition Monastère de Brou 2023 © Grégory Copitet
(fig.4) Le Châtaignier (détail), 2021, arbre, peaux mortes, colle, vernis © Aurélien Mole / MAMC+ Saint-Étienne Métropole

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cette poésie matérielle  de la poussière et des rebuts  de notre humanité,  je la comprends en  consonance avec le verset  de la Genèse, où Dieu dit à l’homme « Tu es poussière, tu retourneras à la poussière …» (Gn, 3, 19). 

Ces oeuvres  invitent à lire ce verset proclamé le Mercredi des Cendres pour ouvrir le Carême,  non    comme   un   rappel de notre vanité, mais comme une  promesse. Adam,  «modelé de la poussière (phar) du sol (adama)» (Gn, 2, 7),  fabriqué à l’image de Dieu, est celui qui ne cesse de se relever pour vivre.  Il est ce dessin  de cheveux et de poussières dans lequel se révèle   le   minuscule et grandiose visage de l’homme (fig.5). 

Fragile humanité, faite de poussières et de riens.  « Et pourtant, et pourtant ».

(fig.5) Le Visage du 09-01-2023, poussière et cheveux sur papier, 41 x 31 cm © Grégory Copitet

 

Paul-Louis Rinuy

 

Notes

  • Lionel Sabatté. Nous poussières, Galerie Saint Séverin, 4 rue des Prêtres Saint-Séverin, Paris 5e, jusqu’au 29 mars 2026.
  • Conférence dialoguée de Lionel Sabatté avec Paul-Louis Rinuy, vendredi 27 mars à 19h, salle paroissiale Saint-Séverin, entrée libre, suivie d’un verre pour le finissage de l’exposition.
  • Lionel Sabatté, né en 1975, est un peintre, dessinateur et sculpteur reconnu internationalement. Finaliste du prix Marcel Duchamp en 2025, il prépare une exposition à l’automne au Musée de la Chasse et de la Nature (Paris) après avoir exposé, notamment, au Musée d’Art Moderne et Contemporain de Saint-Etienne en 2021 et au Château de Chambord en 2023.
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