
Cette toile, qui n’est pas très grande , 88,5 x 116 cm, date de 1952 . Elle a été placée temporairement sur le devant de l’autel du chœur de l’église où tout un chacun peut prendre le temps de la regarder.
Vera Pagava est originaire de Géorgie. Fuyant l’annexion soviétique elle s’est installée avec sa famille à Montrouge en 1923. Elle a étudié à l’académie Ranson dans l’atelier du peintre Roger Bissière et a présenté, en 1944, ses peintures à la galerie Jeanne Bucher. Elle participe ensuite à de nombreuses expositions collectives en France et à l’étranger et réalise des commandes publiques dont celle des vitraux et du mobilier de l’église Saint-Joseph à Dijon, inaugurés en 1987.(1)
Ce tableau est par certains côtés déconcertant et par d’autres attirant. Comme composé en deux parties, il présente au premier plan, très près de nous, comme si on devait les toucher des yeux, les objets de la passion. La froideur presque géométrique de leur présence est renforcée par le choix du métal en particulier pour la couronne d’épine. Le second plan emmène le regard dans le lointain, dans un autre espace, une autre temporalité , vers une croix sur laquelle est adossée une échelle. Le corps du Christ a été enlevé, il n’est déjà plus là. « Pourquoi cherchez-vous le vivant parmi les morts ? » (Lc 24, 5). Jésus ne sera pas non plus dans le tombeau, il est le Ressuscité, mais les instruments de la passion dans leur présence métonymique témoignent concrètement de sa passion.

Si les primitifs italiens, Cimabue, Giotto, Fra Angelico, ont joué un rôle important dans la formation de l’artiste, ce n’est pas par gout des rassurantes représentations qu’il est si enrichissant de contempler. Elle a su déceler, au-delà des apparences premières, la complexité avec laquelle ces peintres, bien avant nous, pouvaient exprimer le sacré. « Je n’en pouvais plus de la figuration, je n’avais plus besoin de la béquille que représente la figuration. » a-t-elle confié un jour. A la limite de l’abstraction, cette toile quasi monochrome où la perspective n’est plus linéaire, où la lumière, à la fois présente, elle provoque des ombres et absente, d’où vient-elle …n’est pas sans rappeler des artistes surréalistes comme de Chirico ou Magritte. N’est-ce pas là de la part de l’artiste l’expression de son désir d’aller au-delà du visible pour exprimer l’essentiel.
Walter Benjamin a écrit « La trace est l’apparition d’une proximité quelque lointain que puisse être ce qui l’a laissée. L’aura est l’apparition d’un lointain, quelque proche que puisse être ce qui l’évoque. Avec la trace nous nous emparons de la chose, avec l’aura, c’est elle qui se rend maitresse de nous».(2) Ce « mystique profane », comme on a pu le qualifier, ne nous propose-t-il pas à la fois, avec cette proposition, une lecture renouvelée des œuvres d’art mais aussi pour nous, chrétiens, un chemin de pensée pour conduire l’intelligence de notre foi entre le visible et l’invisible.
Françoise Paviot



