
Sans qu’on sache vraiment pourquoi, au hasard d’une rencontre : « J’ai pris ce petit mouton de poussière, se souvient l’artiste, et j’ai commencé à le manipuler (…). Je me suis alors rendu compte qu’avec cette masse de poussière je formais un mouton. Mais il était gris, comme un loup. Alors j’ai fait un premier petit loup en poussière. (1)»
La poussière est une matière organique commune, qui n’appartient à personne – nul ne se hasarderait à revendiquer la propriété d’un tas de poussière – mais qui garde les traces de tous les vivants contribuant à la produire, la transporter. Lionel Sabatté commence par la collecter avec soin. Il arpente ainsi l’échangeur de la station de métro-RER Châtelet-Les Halles pour composer le volume d’un premier Loup, dès 2012.
L’aventure commence avec ce travail répétitif, monotone, au cœur de la vie quotidienne de ce million de personnes, parisiens ou touristes, qui s’y croisent chaque jour en y laissant un peu de leur ADN. Il s’agit, ensuite, de travailler ce volume informe, de l’agglutiner, de le modeler en une forme qui tienne. Avec ce mille fois rien que nul ne regardait, Lionel Sabatté donne corps à une sculpture, une fiction : la poussière devient toute une meute ou ce Loup de mai 2022, animal de légende qui hante nos forêts comme nos contes.
Cette poésie matérielle de la poussière et des rebuts de notre humanité – cheveux, peaux mortes ou rognures d’ongles – consonne singulièrement avec le verset de la Genèse, où Dieu dit à l’homme : « Tu es poussière, tu retourneras à la poussière … » (Gn, 3, 19). Elle invite à lire en cette phrase qu’on proclame le Mercredi des Cendres pour ouvrir le Carême, non une condamnation ou un rappel de notre vanité, mais une réelle promesse. Adam, « modelé de la poussière (aphar) du sol (adama) » (Gn, 2, 7), fabriqué à l’image de Dieu, est aussi celui qui ne cesse de se relever pour vivre. Il est le frère du papillon éphémère, que Lionel Sabatté nomme Réparation en ajoutant à l’éclat bleu de ses ailes quelques rognures d’ongles dessinant une silhouette humaine. L’œuvre noue la mort et la grâce dans la fragile, la minuscule, présence de cet homme en croix.
Nous les vivants, nous poussières, dans une gloire de lumière.
(1) « Lionel Sabatté, matières collectées, matières collectives », Entretien avec Déborah Laks, 23 septembre 2025.
Paul-Louis Rinuy,
Directeur artistique – janvier 2026