Dans le cas de Dom Robert, l’homme –vu de l’extérieur– semble devoir être appréhendé sur deux registres bien différenciés, voire inconciliables, celui de la vie d’artiste et celui de la vie monastique. En guise de synthèse, un amalgame trop rapide serait trompeur: on projetterait sur le moine, à partir des tapisseries, des mille fleurs, des arbres aux oiseaux, de quelques vierges primitives (que lui-même traitait d’« erreurs de jeunesse »!) une espèce de « Fra Angelico » idéalisé du XXème siècle, un doux rêveur très pieux, contemplatif comme pas un, l’auréole en filigrane…
Eh bien c’est tout faux!
Ce livre est complètement nouveau, il nous fait faire un parcours passionnant, une vraie découverte, il dissipe certaines légendes aussi, du fait du travail extraordinaire de Sophie Guérin Gasc pour retrouver et raconter les traces de l’homme, traces historiques, familiales, dans ses relations avec son temps, avec de grandes figures et avec des gens très simples, avec des artistes et avec des chercheurs de Dieu.
Ceux qui ont connu Dom Robert, à commencer par les moines qui ont vécu avec lui, une vie durant, en témoignent: l’homme était tranchant, terriblement original, redoutablement personnel, pas toujours facile à vivre, et sans doute fut-il le premier à éprouver cette difficulté à trouver son chemin, puis à assumer ses choix, ses fidélités et ses foucades. Sa vie ne fut pas un long fleuve tranquille! Bien plus, sa vie fut un roman, imprévu et rebondissant, trépidant, au moins jusqu’aux années soixante, où un certain assagissement de l’homme commença à opérer, lors du retour à En Calcat, après l’exil anglais, permettant à l’œuvre alors de montrer sa pleine maturité.
L’aristocrate provincial, le dandy des années folles à Paris, le spahi au Maroc, le spirituel tourmenté, les facettes multiples de celui qui allait devenir Dom Robert se dévoilent et s’enrichissent mutuellement. Un trésor de documents rend la lecture particulièrement attrayante: les photos abondent, et aussi quantité d’images encore jamais publiées, dessins, aquarelles, travaux divers et bien sûr tapisseries.
Nulle publication ne pouvait mieux célébrer les dix ans du Musée Dom Robert à Sorèze! Grâce à ce livre, c’est une présence vivante qui nous est restituée, source d’émerveillement qui fait découvrir à la fois un processus de création artistique et une trajectoire spirituelle singulière.
Dans la préface du livre, Père Thierry, qui fut son abbé mais aussi un véritable ami, ressaisit la lumière intérieure que révèle un tel parcours, « la grande leçon reçue de cet ancien » :
« En dépit d’incartades indéniables et de réelles entorses à la Règle, avoir l’audace d’être soi-même, librement, dans un cadre aussi contraignant que celui de la vie monastique, sans jamais douter de son art ni de sa vocation, ne jamais les remettre en cause, les vivre jusqu’au bout, en sachant, courageusement et quelquefois dans les larmes, sacrifier ce qui, en nous, ne leur est pas compatible. Croire en son étoile humaine et spirituelle et en remercier Dieu. »
Relue avec le recul nécessaire, la trajectoire de Dom Robert montre d’une façon éclatante que la vie monastique n’est pas une machine qui raboterait tout ce qui dépasse, cherchant à uniformiser, renvoyant chacun à une sorte de néant indifférencié. Bien au contraire, elle essaie seulement, par le frottement d’autres pierres, de tailler la pierre précieuse déposée en chacun par le Créateur, mais qui reste, à l’état natif, prisonnière de sa gangue de minerai opaque et sombre.
Avec ce livre, c’est pour l’heure à Sophie Guérin-Gasc que va notre reconnaissance et notre admiration: son travail depuis plus de vingt ans avec les frères de l’abbaye, avec les liciers d’Aubusson, tout au long de l’élaboration du Musée de la Cité de Sorèze, et son exploration d’historienne dans de multiples archives lui ont donné une connaissance très fine et juste de l’homme qu’elle nous présente ici sous un jour passionnant.
frère David








