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narthex Art Sacre, Patrimoine, Creation

Sacrosanctum Concilium: rencontre avec Jean-Yves Hameline, spécialiste du lien entre arts et liturgie

Publié le : 25 Octobre 2013
Dans le cadre de l'anniversaire de Sacrosanctum Concilium, Narthex est allé à la rencontre des témoins. Prêtre du diocèse de Nantes, professeur honoraire à l’Institut Catholique de Paris et ancien collaborateur du Centre National de Pastorale Liturgique (CNPL, devenu SNPLS aujourd’hui), le P. Jean-Yves Hameline, décédé le 27 juillet dernier, laisse une œuvre magistrale touchant à l’anthropologie des rites, à l’histoire de la liturgie, à la relation entre les arts et la liturgie, ainsi qu’à la théologie des sacrements et des actes liturgiques. C'est son approche de l'art sacré qui intéresse particulièrement Narthex et que le P. Jean-Yves nous transmet à travers cet entretien.

Narthex : Jean-Yves Hameline, vous avez été acteur dans la réflexion et les réalisations qui concernent l’aménagement liturgique, avant et après le concile Vatican II. Comme membre du CNPL, aujourd’hui SNPLS, et comme auteur de nombreux articles dans les Chroniques d’Art Sacré ou la Maison – Dieu. Quel regard portez-vous sur l’actualité en ce domaine, à la lumière de votre expérience si riche grâce à toutes les disciplines que vous avez abordées avec compétence ?

Jean-Yves Hameline : Je ne sais pas s’il est possible aujourd’hui de proposer un bilan sur les productions liturgiques contemporaines : sans doute faudra-t-il laisser passer le temps pour porter un regard pertinent. C’est peut-être davantage sur les artistes eux-mêmes qu’il faudrait se pencher. Il me semble que les meilleurs artistes qui ont proposé de nouveaux aménagements liturgiques sont ceux qui ont compris la « poétique » des actions, des choses et des personnes. La poétique s’entendant comme une mise au travail de ces trois éléments constitutifs dans une juste complémentarité.
Parler d’Art Sacré en termes de contraintes empêche le dialogue fructueux avec les créateurs, voire peut provoquer la rupture. Il s’agit de raisonner en termes d’intégration. On demande ici un art d’imagination.

Narthex : Comment définir concrètement cette poétique ?

J.Y.H. : Le risque de l’imitation comme recherche de solution fonctionnelle est la facilité. Finit – on par aboutir à ce qui s’apparenterait à un style personnel de l’artiste ? Certains répondent qu’on n’a pas besoin de style.

Narthex : Ici se pose la question de la formation des artistes ?

J.Y.H. : Les écoles des Beaux-Arts développent en priorité la singularité. Dans l’idée de poétique des aménagements et des objets rituels, on se rend attentif plutôt à rechercher le « bien » de l’objet. En tant qu’il porte en lui son propre bonheur, celui d’être intégré au culte, d’être en accord avec les autres objets, les personnes et les lieux.
Par exemple l’autel : quelles proportions, quel rayonnement, quelle accessibilité ? Un autel ostentatoire ou bavard est malheureux. Il est un objet en soi, non intégré à l’ensemble.

Narthex : Vous avez connu forcément des évolutions. Les questions qui se posent aujourd’hui ne sont sans doute pas celles d’hier ?

J.Y.H. : La querelle de l’Art Sacré dans les années 50 du 20ème siècle tournaient autour de la question des « tâches modestes » : mais la poétique n’est ni modeste, ni immodeste. Elle est juste ou non. Il n’y a pas ici de gradation pertinente. Il s’agirait d’éviter tout art ostentatoire qui serait centré sur le narcissisme de l’artiste.
Autre problème : art modeste ne signifie pas art modéré. L’artiste oscille en permanence entre le trop et le pas assez qui risquerait de tomber dans la platitude.
Les risques sont nombreux, parmi eux : celui d’un art ornemental ou d’un art rébus allégorique du type des autels de Tours ou de Solignac : quel est dans ces cas le rapport juste au culte ? Mais l’art symbolico – allégorique a ses partisans.

choeur de Notre-Dame-de-Toute-Grâce, plateau d'assy

Narthex : Il s’agit donc de mettre au travail les signes du culte ?

J.Y.H. : Un tel art ne peut fonctionner que d’une manière choisie, élitiste dans le bon sens du terme, c’est-à-dire soigneusement élu ; en fin de compte, d’un art qui sous-entend une certaine rareté. Cet art ne peut en aucun cas répondre à toutes les attentes. Sans doute faudrait-il aller vers un art non pas fonctionnaliste mais quintessencié.
De tout cela on peut conclure qu’il s’agit non d’une esthétique du Beau, mais d’une esthétique de la Grâce : le bonheur d’être là, dans le rayonnement réciproque de chaque chose et de chaque personne.

Narthex : Nous étions partis des années 50 du 20ème siècle, puis nos échanges se sont élargis bien au-delà de ces années, comment les choses ont-elles évolué ?

J.Y.H. : Au cours des années 60 est entré l’art vivant dans les églises : pensons au chemin de Croix de Germaine Richier par exemple.
Mais aujourd’hui, qu’est-ce que l’art vivant ? Qui, à l’image des pères Couturier ou Régamey, rencontre les artistes ? D’ailleurs, où sont-ils ? Existent-ils en dehors des circuits officiels ?

Narthex : Et aujourd’hui, que diriez-vous ?

J.Y.H. : Dans les années 60, le catholicisme était encore nombreux, la médiocrité l’était également. Le monde de l’art baignait encore dans une culture qui intégrait les choses religieuses. Aujourd’hui ce n’est plus le cas. Les instances de formation telles que le CNPL ou l’ISL (Institut Supérieur de Liturgie) n’ont que partiellement répondu à cette situation. Pouvait-il en être autrement ? Aujourd’hui, nous récoltons les fruits de ces lacunes.
Nous sommes en situation de misère : peu de moyens, absences de capacités ou de connaissance suffisantes en ces domaines.
Par contraste, il n’y a sans doute jamais eu autant de réalisations. Signe réconfortant : nombreux sont les artistes qui attendent beaucoup de l’Eglise, pas seulement en matière de commandes, mais aussi de dialogue.

Narthex : Nous vous remercions, cher Jean-Yves, pour ces quelques réflexions dont on devine combien elles sont nourries de l’expérience de toute une vie.

 

L'entretien a été réalisé le 10 juillet 2012. Nous n’avons pas eu la possibilité de faire relire ce texte à Jean-Yves, décédé quelques temps après. Des publications sont en préparation, qui rassembleront ses textes groupés par grands centres d’intérêt : l’un d’eux est prévu sur le sujet de cet entretien.

Illustration: Christ en Croix par Germaine Richier, église du Plateau d'Assy
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