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narthex Art Sacre, Patrimoine, Creation

Les chemins nés de la beauté

Publié le : 31 Juillet 2013
Narthex est allé à la rencontre de Monseigneur Joseph Doré, archevêque émérite de Strasbourg au sujet de la collection d'ouvrage dont il est Directeur : "La grâce d'une cathédrale". L'occasion de s'arrêter sur le lien indéfectible entre art et foi.

Narthex : Monseigneur, aussi bien dans votre carrière universitaire que comme archevêque de Strasbourg, vous avez manifesté avec force l’importance de la beauté : vous avez créé un Institut des Arts Sacrés au sein de la faculté de théologie de l’Institut Catholique de Paris, vous avez suscité et suivi l’aménagement liturgique de votre cathédrale et maintenant vous poursuivez la collection « la grâce d’une cathédrale » que vous avez lancée il y a quelques années. Pourriez-vous nous préciser l’intuition commune à ces trois entreprises ?

Mgr Doré : L’intuition  fondamentale qui préside à ces initiatives n’est pas d’abord d’ordre culturel ni même pastoral, mais bien théologique. Le risque serait de tomber dans une utilisation de l’art ; nous savons bien que l’art n’est pas fait pour « produire » quelque chose.
Il s’agit de rendre compte de ce que la foi donne à vivre en permettant au plus grand nombre d’y avoir accès. Il s’agit de répondre de ce que l’on a reçu, de ce que nous vivons et que nous célébrons. Il s’agit d’être présent aux interrogations du monde,  de donner à nos contemporains la possibilité de faire le lien entre leur expérience et la foi chrétienne.

Narthex : quel est pour vous le cœur de cette foi ?

Mgr Doré : il existe un Dieu vivant, proche de nous, qui est même venu jusqu’à nous en la personne de Jésus-Christ, qui s’est donc rendu visible et audible. Disparu un jour à nos yeux, il continue son œuvre parmi les hommes à travers ses disciples dans l’Eglise. C’est cela que continuent au fil des siècles ceux qui adhèrent à lui en le manifestant par les œuvres de charité indissociables de la célébration mais tout autant de la beauté en une véritable action de « grâce ».

Narthex : justement, art et grâce ne sont-ils pas liés ?

Mgr Doré : ce mot est d’une grande richesse en français et peut être entendu dans trois acceptions : grâce comme pardon (je te fais grâce), comme élégance (danser avec grâce) et comme gratuité, ce qu’est fondamentalement la création artistique. Nous avons à cultiver le « retour en grâce » de ce mot : la grâce de Dieu s’est manifestée en Jésus-Christ et nous apporte ce que les hommes appellent le Vrai, le Bien et le Beau. Il nous faut articuler avec justesse ces termes, c’est là de première importance pour notre époque désabusée, guettée par le doute systématique, aux yeux et aux oreilles fatigués.

Qu’est-ce aujourd’hui que le Bon, le Vrai et même le Beau ? Le Vrai, comment le rejoindre ? Sur quelles certitudes est-il légitime de s’appuyer ? Le Bon nous précède, mais reste à distance de nous, peut-on l’atteindre ? Le Beau existe et s’offre à chacun : il est là avec les fleurs dans la nature, devant un coucher de soleil. Le beau est là, champ de liberté, de création ; il s’offre à nous, il suffit de s’y rendre attentif.

 

Narthex : Ainsi que suis-je invité à découvrir ?

Mgr Doré : C’est nous-même que nous découvrons. La musique de Bach, c’est beau, c’est bien (cela m’apporte du bonheur), cela existe, c’est vrai.

Dieu vient vers nous, il nous touche dans les sacrements bien sûr, dans la liturgie mais aussi dans les œuvres d’art, y compris dans leur aspect matériel par la recherche des matériaux les plus nobles : la pierre, le marbre. Ce que donne à entendre la musique, ce sont les paroles de Jésus, les exemples des Saints, la vie de l’Eglise. Ce que présentent les œuvres d’art, ce qu’elles « mettent en scène », c’est le patrimoine des chrétiens, de leur histoire, de leur vie, de leur foi.

Il n’est pas concevable que notre foi (dans sa compréhension et dans sa transmission) fasse l’impasse sur le beau, sur ce qui va déterminer l’émotion esthétique.

Narthex : l’art ne sert pas à produire quelque chose, disiez-vous en commençant notre entretien, en quel sens peut-on dire qu’il peut être porte vers la foi ?

Mgr Doré : dans les milieux ecclésiaux, on a bien compris cette importance des œuvres d’art comme ouverture à la foi, pas seulement dans le discours développé lors de visites ou d’explications des œuvres, mais dans l’éducation que ces œuvres proposent en elles-mêmes. Il s’agit certes de donner les clés de compréhension, mais d’abord de laisser la chose venir, appeler les visiteurs à la disponibilité, à l’accueil, à l’attention. La  mise en présence d’une œuvre d’art est d’abord appel à l’attention. Il faut laisser au visiteur le temps d’une réception personnelle. Pourquoi cela n’irait-t-il pas jusqu’à une forme de célébration ?

Narthex : la liturgie elle-même comme expression artistique ?

Mgr Doré : les niveaux de participation à la liturgie sont divers selon le cheminement et la sensibilité de chacun. Quand l’office est célébré dans un lieu comme le Mont-Saint-Michel, une dimension nouvelle est manifestée dans le saisissement de la beauté. Il ne faut pas sous-estimer la valeur esthétique de la liturgie, dans son cadre, dans sa théâtralité. Comme théologiens, nous devons être attentifs à ce qui nous vient de la beauté, être conscients que cette foi que nous prétendons mettre en discours passe aussi par d’autres voies.

Narthex : Cette conviction vous a conduit à fonder l’Institut des Arts Sacrés (IAS) aujourd’hui Institut Supérieur de Théologie des Arts (ISTA) au sein de la faculté de théologie de l’Institut Catholique de Paris.

Mgr Doré : il existait dans cette faculté un Institut de Musique Liturgique (IML) qui a servi de point de départ : seule la musique était honorée, il fallait élargir la formation théologique à toutes les formes d’expression artistique. Il était également fondamental que cette réflexion esthétique se traduise dans l’institution académique.

Narthex : Puis vous êtes devenu archevêque de Strasbourg.

Mgr Doré : Comme évêque, je suis resté théologien ; simplement il m’était demandé de faire la même chose par d’autres moyens. Il me fallait établir une communication étroite entre la foi, l’Eglise qui est en Alsace, la liturgie et la société, le patrimoine artistique (très riche en Alsace), le monde de la culture dans le contexte pluriel de Strasbourg où se côtoient protestants, juifs, musulmans et catholiques. Il me fallait établir des liens avec le monde artistique et culturel de Strasbourg et de toute l’Alsace sous forme de conférences, de débats au Conseil de l’Europe, de concerts, de circuits thématiques inaugurés par l’Archevêque à travers toute la province.

Narthex : La cathédrale de Strasbourg a été très naturellement un lieu privilégié dans votre ministère d’évêque ?

Mgr Doré : La question de la cathédrale s’est, en effet, très vite posée pour moi comme pasteur et comme théologien. Il existe de nombreuses publications sur ce monument prestigieux, études, guides de visite, ouvrages spécialisés. Mais aucun ouvrage ne répondait à mon souci de pasteur et de théologien. C’est ainsi qu’est née l’idée d’un nouvel ouvrage appelé « la grâce d’une cathédrale », ouvrage devenu le premier d’une collection, ce qui n’était pas prévu au départ.

Narthex : En quoi ces ouvrages répondent-ils à vos préoccupations ?

Mgr Doré : Ces livres s’articulent autour de trois grandes parties : une histoire exhaustive du monument (les étapes de sa construction, les destructions qu’il a subies etc.), puis une analyse la plus complète du monument tel qu’on peut le voir dans toutes ses composantes (architecture, vitraux, mobilier, retables, stalles, orgues etc.), enfin tout ce qui a été et est vécu dans ce monument (évènement ecclésiaux ou nationaux, chanoines, confréries, culte, vie artistique etc.).

Narthex : Concrètement, comment avez-vous travaillé ?

Mgr Doré : Une fois les trois parties bien définies, je me suis entouré de trois spécialistes choisis parmi les plus compétents, un par partie. Nous nous sommes réunis pour déterminer tout ce qui devait être abordé dans l’ouvrage puis nous avons attribué chaque thème à un auteur choisi là encore avec soin. Une nouvelle réunion a rassemblé tous les auteurs (une quarantaine pour l’ensemble du livre) pour qu’ils fassent connaissance (tous ne se connaissaient pas), pour aider chacun à entrer dans la projet, dans le respect des spécificités personnelles évidemment. Puis, avec les trois directeurs des trois parties et moi-même, nous avons procédé aux arbitrages nécessaires. Chaque auteur a relu son texte, puis les trois directeurs et enfin moi-même.

Narthex : En ouvrant ce livre, on est frappé par la qualité et l’originalité de l’iconographie.

Mgr Doré : L’image a autant d’importance que le texte ; nous avons effectué une sérieuse recherche iconographique dans les archives et procédé à des campagnes de photographies.
Puis est venue la phase de composition : rapporter les images aux textes, légender les photos, écrire un chapeau en tête de chaque texte. J’insiste sur l’implication indispensable de l’évêque tout au long de la fabrication de ce livre : les auteurs se sont réunis deux fois autour de lui.

Narthex : Puis arrive le moment attendu de la parution.

Mgr Doré : la présentation publique de l’ouvrage s’est faite dans la cathédrale, il en sera ainsi pour tous les autres, en présence de l’évêque et de l’ensemble des auteurs. Cette soirée de présentation a été un grand succès. C’est alors qu’a germé l’idée de collection : nous nous sommes interrogés sur la possibilité de nous lancer dans le même travail pour d’autres cathédrales. Il s’agit, en effet, d’une belle carte de visite. Grâce à ce projet, des collaborations plus étroites se sont instituées avec la Drac, l’Université, les Conseils Généraux, la municipalité, les musées.
Ayant dû quitter le diocèse de Strasbourg pour raison de santé, ayant assuré la promotion du livre à Strasbourg d’abord puis à Paris, l’idée de faire de cet ouvrage le premier d’une nouvelle collection a fait son chemin. Mais comment motiver les évêques ?

Narthex : Vous insistez beaucoup sur l’implication de l’évêque dans la réalisation du projet ?

Mgr Doré : Ces livres entrent dans l’action pastorale diocésaine et sont nourris de réflexion théologique. Il est très important que l’évêque soit présent tout au long de leur conception. J’ai commencé par la cathédrale de Reims : acceptation enthousiaste de son évêque Mgr Jordan. Reims est donc devenu le deuxième tome de cette nouvelle collection, suivi de Lyon, Rouen, Amiens, Paris et Chartres. Suivront Quimper et Nantes. Sont bien avancés : Clermont, Albi, Saint-Denis-en-France, les Invalides, Lille pour le centenaire du diocèse. Nous recevons de nombreuses demandes de cathédrales (en France et à l’étranger) pour figurer dans cette collection. De même recevons-nous des demandes de traduction. Je reste directeur de la colection et, à ce titre, je relis l’ensemble des contributions.

Nous avons trouvé dans les éditions de la Nuée Bleue, rattachées aux Dernières Nouvelles d’Alsace, des collaborateurs passionnés.

Narthex : Ces ouvrages ont-ils trouvé leur public ?

Mgr Doré : Nous avons vendu 7000 exemplaires du premier volume. Il semble bien que ce type de proposition vient à son heure et répond à un réel besoin. La collection « La grâce d’une cathédrale » n’est pas en crise.

Narthex : un grand merci, monseigneur Doré, pour ce temps que vous nous avez accordé. Nous souhaitons que ces merveilleux ouvrages se développent toujours davantage. Il est important que dans notre société qui perd ses repères et ne connait plus le sens profond des cathédrales, des livres comme ceux-là, qui sont eux-mêmes des œuvres d’art, contribuent à faire entrer les lecteurs et les visiteurs dans la juste compréhension de ces merveilles.

Entretien réalisé par Emmanuel Bellanger et Clothilde Gautier-Courtaugis le 15 janvier 2013 à Issy-les-Moulineaux.

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