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narthex Art Sacre, Patrimoine, Creation

L’Art, le lieu d’une rencontre

Publié le : 27 Mars 2015
Chaque être est animé d’une quête, celle de l’essence même de notre existence humaine. L’art est un vecteur de cette recherche de sens à partir du moment où nous prenons le temps de l’admirer et de le comprendre. Il devient alors le lieu d’une rencontre. Jean-Marc Nicolas, prêtre, historien de l’art et responsable de la Commission Diocésaine d’Art Sacré du diocèse de Périgueux nous invite à entrer dans l’intimité d’une œuvre d’art.

Appréhender le monde de l’art, plus particulièrement celui des arts plastiques, relève souvent d’un lent silence, d’une éducation du regard. Admirer, voire parfois contempler la beauté d’une œuvre d’art, va au-delà de l’image ; il y a dans ce cheminement une recherche de compréhension des formes et de la quête de sens. Voir au-delà de l’image, dans l’invisible, tel est le chemin qui mène au seuil de la prière. Le passage est souvent long entre le simple commentaire artistique et la découverte de cette part d’émerveillement que peut susciter une œuvre d’art. Pour s’y repérer, il est nécessaire de trouver un guide, "quelqu’un qui vous fera découvrir un sentier".

Éduquer le regard

Témoigner de l’expérience d’enseignant en histoire de l’art, c’est dire d’emblée que cette activité n’est pas extérieure à mon existence profonde de prêtre. J’ai bien conscience que sans l’art, je ne serais pas ce que je suis. Pouvoir découvrir et faire partager ce qui me nourrit, et d’en être encore plus enrichi.

La quête du sens ne passe pas obligatoirement par la fréquentation du patrimoine religieux, elle s’élargit à l’ensemble de la production artistique de l’homme. Apprendre à goûter les œuvres d’art est une expérience sensible qui est essentielle quand il s’agit de transmettre un tel plaisir du regard. Elle est favorisée par toute approche des œuvres d’art replacées dans leur contexte de création. En effet, l’oeuvre d’art émerge d’un environnement socio-culturel, dont elle est l’expression, la contestation ou la transformation. Pour mieux la découvrir et tenter de répondre à la question "qui a fait cela et pourquoi ?", il s’avère fructueux de la mettre en relation avec l’ensemble des réalités comme l’histoire (situation économique, structures socio-politiques, systèmes de pensées, expressions religieuses).

Le but d’un enseignant est de faire percevoir pleinement les dimensions artistiques, historiques et spirituelles, permettre ainsi un approfondissement, à la fois émotif et culturel, suscitant la recherche des relations qui existent entre l’édifice et son décor, entre l’art et le sens de l’existence.
Il faut aller "au-delà "de la simple identification du sujet des œuvres d’art à partir de la détermination des attributs des principaux personnages et de leurs positions respectives.

Pourquoi apporter un commentaire à l’oeuvre, si ce n’est pour accompagner la forme et permettre une compréhension souvent multiple du sens ? Car le commentaire, l’étude, ce travail de l’œil qui relève de l’éducation du regard nous ouvre à l’intelligence du cœur, milieu prodigieux de connaissance de l’homme.

Plafond peint, église St Martin, Lévignacq, pays de Born, Landes, Aquitaine, France.
Le décor intérieur de l'église, de style baroque, date du XVIIIe siècle. Il a été réalisé par le peintre bordelais Jean Fautier.

Reconnaissons paisiblement cette évidence que le christianisme a, depuis de longs siècles, modelé la langue et la culture françaises, fût-ce parfois au prix de conflit et de rejet. Les cathédrales demeurent là, sous nos yeux, tant de tableaux, de sculptures inspirées par des thèmes bibliques. Il y a une multitude de sujets qu’il faut traduire, et en interpréter le sens. Mais il n’y a pas adhésion de foi, si ce n’est la volonté de se laisser faire par le mystère de la beauté et de rendre compte de cet émerveillement. Ces choix sont significatifs de volontés artistiques porteuses de sens.

Le Baroque, par exemple, ne constitue pas seulement une révolution des formes mais aussi un choix de sujets très déterminés dans un contexte de civilisation en pleine mutation. L’oeuvre d’art, saisie comme sujet et forme inséparablement liés, est mise en relation avec le moment historique qui l’a vue naître. Une telle approche globale ouvre la voie à de profondes et enrichissantes réflexions sur les efforts que les hommes accomplissent afin de répondre aux éternelles questions : "Qui sommes-nous ?", "D’où venons-nous ?", "Où allons-nous ?".

Une étude aussi complexe des œuvres permet de dépasser une simple identification du sujet, pour conduire à l’intelligence du sens dont elles sont porteuses. Le commentaire n’est qu’interprétation et il ne saurait épuiser la force suggestive de l’ouvre d’art. L’art devient ainsi le lieu d’une rencontre où il faut apprendre à regarder différemment, à voir autrement.
Regarder sans cesse, aider à délivrer l’invisible au cœur du visible. Regarder : qui veut bien voir doit apprendre à regarder. Notre œil contemporain possède moins de facultés d’aller vers les images naturelles, nous sommes constamment sollicités par des images signaux, des images qui captent notre regard mais qui sont des images aveugles, des images muettes, qui ne disent pas assez ce qu’elles voudraient signifier.

Et bien souvent notre œil est paresseux, et nos sens sont fatigués ; alors il faut sans cesse apprendre à regarder, regarder ce temps et notre temps, en aimant le sens, en aimant la vie, sans trop gémir sur la perte d’un regard ancien ; mais découvrir à travers la mémoire la puissance de cette vie.

Et se plonger dans les choses essentielles : lorsque Matisse peint et dessine des pigeons, il ne dit pas simplement le signe et le symbole d’une paix, mais il manifeste la quête de cette paix. L’artiste s’émerveille de ce qu’il voit ; dans le simple tracé d’un trait, il dit le vide et le plein, là aussi, de la quête d’une présence.

Fresque de Delacroix dans la chapelle des Anges de Saint-Sulpice à Paris : Le Combat de Jacob et de l'Ange

L’art, quête de réconciliation

Et nous avons besoin du regard, de ces regards, afin de redécouvrir les trésors que la beauté du monde nous tend à travers le voile, bien souvent menacé, d’une nature blessée et d’un homme souffrant. Ce regard neuf empreint de bienveillante contemplation pourrait répondre à l’appel pressant d’une humanité lourde d’angoisse et qui attend dans la patience de trouver le sens et la vraie Beauté, afin d’être accueillie, reconnue, pour exister. Il est vrai que l’aspiration à la beauté coïncide avec la recherche de l’Absolu. Les artistes qui parlent souvent d’un dépassement de la figure, de la lumière, de nécessité intérieure, de sens, le savent bien, et souvent, même sans le reconnaître, témoignent de l’unité secrète qui existe entre l’art et la foi. Malgré les impasses, demeure l’inextinguible désir de l’harmonie et de la plénitude. La Bible nomme cette beauté "l’Esprit de Vie", les philosophes parlent d’esthétique. Ne serait-ce pas tout simplement la recherche de Dieu ?

L’artiste s’émerveille de ce qu’il voit ; dans le simple tracé d’un trait, il dit le vide et le plein, là aussi, de la quête d’une présence.

L’art a peut-être une vocation et une fonction qui est celle de réconcilier l’homme avec lui-même, de l’humaniser en l’ouvrant à la Beauté. Il faut entrer à pas lent dans ce dialogue avec l’oeuvre d’art, pour découvrir le temps du recueillement, temps de la découverte qui devient celui de la rencontre.

C’est le temps où il faut être assis entre ciel et terre, afin de lier et de délier, de donner à entendre et à vivre ce que l’on a reçu en étant forgé, façonné, sculpté par la matière. Le recueillement, c’est le temps de la patience et de l’estime. Estimer, c’est prendre le temps de se vider de soi-même, de savoir ce dont l’autre est fait, comment il est fait. Cette distance nous permettant d’accueillir également l’art comme une fracture et une blessure. Apprendre à rechercher, comme à l’intérieur d’un cloître, le temps du passage, afin que nous puissions devenir des passeurs, des passeurs d’hommes, découvrant le sentiment du dépouillement et la force de l’attente.

Les artistes qui parlent souvent d’un dépassement de la figure, de la lumière, de nécessité intérieure, de sens, le savent bien, et souvent, même sans le reconnaître, témoignent de l’unité secrète qui existe entre l’art et la foi.

Témoigner de la beauté est une mission de l’Église afin de susciter un regard lumineux et libérateur. Rechercher, chercher à devenir libres parce que disponibles à la connaissance du monde et à l’expérience spirituelle. L’art vise le sens, la signification, le pourquoi. La science cherche le comment, l’art est révélateur d’une attente.

Le philosophe Schopenhauer écrit : "Face à l’oeuvre d’art, vous devez vous comporter comme si vous étiez publiquement reçu par un grand seigneur, vous devez attendre qu’elle vous parle". Autant dire qu’une attention dépouillée d’impatience, exempte de la prétention de savoir ou d’assurer sa maîtrise, est la meilleure condition pour entrer en communication avec les œuvres d’art. Il faut leur laisser l’initiative, le temps d’apparaître et, comme l’oiseau de Prévert, elles apparaissent quand elles le veulent et comme elles le veulent. Il faut savoir attendre et leur laisser le loisir de venir librement vers nous.

La présence de l’Autre

Noli me tangere, Fra Angelico, couvent san marco, 1442

Si nous abordons l’oeuvre de Fra Angelico du couvent San Marco de Florence et en particulier la première cellule, où nous découvrons la fameuse représentation du Noli me tangere, cet épisode au cours duquel Jésus ressuscité dit à Marie-Madeleine : "Ne me retiens pas ! Car je ne suis pas encore monté vers mon Père", est conçu comme un exercice spirituel de la foi qui naît au matin de Pâques. L’image est une relation sensible qui s’instaure entre "le voir et le croire", où le regard creuse en nous la quête d’une présence. L’image, alors, ne se poste pas devant mon regard comme objet indéfini, étranger, mais crée en moi cette relation qui s’instaure entre ce que je vois et ce qu’il m’est donné de croire. L’image "m’affecte", elle a besoin de moi, elle s’insinue dans l’espace intérieur, où je croyais être seul, et au cours duquel il m’est donné de vivre une expérience intérieure. L’oeuvre de Fra Angelico « travaille » le visible et celui qui le contemple. Car en chacune de ces fresques, quelque chose a été formulé, cette alliance mystérieuse d’une plénitude et d’un manque.

De ce manque naît une attente et l’art contemporain, pour une bonne partie de sa création, manifeste ce sentiment d’attente. L’art contemporain s’est débarrassé de l’image, parfois avec séduction il a su peindre cette même absence, je pense à Rothko qui veut faire de la rencontre avec le tableau une sorte d’"expérience religieuse". L’art devient le moyen de sublimer la destruction en produisant une valeur culturelle mais aussi une valeur émotionnelle. Rothko a réinscrit dans la peinture l’exigence spirituelle, l’un des enjeux fondamentaux qui ont nourri le travail de l’art à travers toute son histoire.

Mais peut-on impunément regarder Dieu dans le miroir de l’absence ? C’est vers l’homme qu’il faut se tourner. Il n’est de rencontre possible que dans le réel, au cœur à cœur de la matière, de la chair. Redécouvrir la naissance d’un visage, d’un être, n’est pas chose facile, et pourtant c’est l’accomplissement du sens de notre vie !

A nous de voir essentiellement, à travers l’art peut-être, la quête d’une présence où il nous faut transformer les formes. Allons au-delà des déserts intérieurs, allons au-delà de nous-mêmes. La clé d’une appréhension chrétienne de la Beauté, de la prière et de la création, est la découverte de celle-ci à partir du visage. Tout visage humain, à travers son regard en particulier, rayonne d’une lumière qui n’est pas celle du jour ; c’est bien la lumière d’une présence et d’une vie personnelle qui en fait le lieu d’une Révélation, d’une épiphanie, d’une transfiguration. L’art nous conduit sur les chemins d’une rencontre où il nous faut entendre le cri qui déchire les heures du jour et le temps des hommes : "Qui suis-je pour vous ?"


Jean-Marc Nicolas, diocèse de Périgueux Prêtre et historien de l’art.

Article paru dans la revue Prêtres diocésains en juin 2002.

Baille Elisabeth
Baille Elisabeth a écrit :
14/01/2016 12:50

Il faut être très clair avec soi même pour s'ouvrir à tout acte de création

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