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Gérard Traquandi, au-delà de la défiguration.

Publié le : 16 Décembre 2015
Comme tout citadin, la tête encombrée de spots et d’images utilitaires vouées au marketing, de pop-up clignotants sur mon écran ou de panneaux aux pictogrammes rigoureusement explicites, je trouve un chemin de liberté, un chant de vérité en l’art authentique. Au moment où j’écris ces lignes, la dernière exposition de Gérard Traquandi s’achève à la galerie Laurent Godin qui l’expose régulièrement depuis 2005. J’ai pu m’y rendre trois fois. Il s’agissait d’en dépasser les sortilèges : même la peinture silencieuse sait avoir des charmes trompeurs. Ne serait-elle qu’« alléchante » ?

« Avoir beau » : vanité nécessaire.

Car la peinture de Gérard Traquandi n’est pas bavarde. Elle ne raconte rien. En regardant ses tableaux, « on n’y voit rien » comme s’exclamait Daniel Arasse en 2000, pour intituler l’un des ses indispensables. On a beau regarder, non seulement on ne reconnaît rien, mais on ne voit rien de ce que l’art révèle. Pourtant, dans la galerie, rien n’échappe à l’insolence de l’éclairage. Il inonde, les tableaux les plus clairs comme les plus foncés. Lumière aveuglante ? Lumière excessive des vitrines du commerce et tellement cohérente avec l’idéologie dominante : rien ne doit échapper aux lumières de la raison. Je vois des traces de bleus sans ciel, un noir mat, intense, des gris beiges, un pourpre profond. Les matières colorées, une huile saturée de pigments, imposent leur texture sans affèterie à la mode. Pourtant, j’ai beau regarder – « avoir beau » signifie un effort vain, vous aviez remarqué ? – je ne suis sûr de rien. Et je crois cette insatisfaction bénéfique : oser l’incertitude est un cadeau de l’art à la pensée.

Traquandi, 2015 © M.Brière
Traquandi, 2015 © M.Brière

Malgré ce rien, je me fabrique des explications. Tableaux nocturnes d’une intériorité qu’on chercherait paupières closes ? L’exposition s’intitulait « After dark » et l’artiste écrit : « Comme beaucoup d’enfants j’aimais et j’aime encore après avoir regardé le soleil en face fermer les yeux très fort et laisser s’imprimer sur les paupières les couleurs qui subsistent suite à cet éblouissement. Faire remonter à la surface du tableau les sensations colorées de ces choses vues ou tout juste aperçues à travers le pare-brise de la voiture, ou en levant la tête au cours d’une marche. Restituer ces brefs émerveillements du quotidien, c’est mon désir de peintre. »

Certes, on peut toujours se raconter des histoires ou faire des théories, mais avant tout, la peinture de Gérard Traquandi exerce une présence. Avant de représenter quoi que ce soit. Et elle suscite une perception attentive. Elle opère dans la sensation, l’aisthèsis, ce terme que la littérature mystique traduit aussi par « sentiment » et dont nous avons fait l’esthétique, à l’inverse de « l’an-esthésie. »

Il n’en a pas toujours été de même.

La chair, l’émotion et l’idée tressées.

Depuis ses débuts, au milieu des années 80, Gérard Traquandi dessine, photographie et peint. Selon les caractéristiques propres à chacun des médiums. J’ai découvert son travail par des photographies au cours d’une foire, il me semble. Des photos noir et blanc de petit format, remarquables par leur texture. J’avais le souvenir d’images lestées d’une présence palpable. L’impact fut tel que je me déplaçai au Centre d’art du Crestet qui présentait sa peinture en 1997. Dès lors, j’ai pu suivre, insuffisamment, l’évolution de son travail. Au musée de Châteauroux l’année suivante : « Anticiper le printemps », dans son atelier marseillais où il a eu la gentillesse de m’accueillir, puis à la galerie Templon en 2000 et au Centre d’Art de Bouvay-Ladubet, à Saumur en 2004 ainsi qu’à la FIAC.
Les fleurs démesurées, parfois en diptyques donnaient d’entrer dans la chair. Celle, duveteuse, des pétales et des étamines. On en aurait craint de tacher ses vêtements de pollen. Mais aussi la chair de la peinture, à la fois asservie aux formes, maitrisée sous la main de l’artiste dont elle garde trace et s’abandonnant à la pesanteur par quelques discrètes dégoulinures.

Traquandi, Lys, 1996 © M.BRIÈRE

Traquandi, Vanité fond jaune, 1997 © M.BRIÈRE

Cette présence charnelle de la nature se trouvait confirmée l’année suivante par neuf tableaux en panneau au musée de Châteauroux pour l’exposition « Anticiper le printemps. » De rose et de vert, des feuillages et des fragments de corps, plus ou moins identifiables, s’entremêlaient à même la chair d’une même peinture. Avant que des lignes de lianes reviennent danser en surface.

Traquandi, Anticiper le Printemps, 1997 © M.BRIÈRE

Je suggérai alors son nom pour l’illustration de la nouvelle édition du Rituel de l’Initiation chrétienne des adultes. Choisi, il a répondu à la proposition par des dessins, tantôt fluides et matissiens, tantôt acérés, où se donne à mes yeux la quintessence de sa perpétuelle recherche. Le trait est gras, d’un noir charbonneux ; j’y reconnais la radicalité de moments cruciaux dans la trace de son geste ; le propos figuré, visages, objets, fragments de paysage, s’y fait poésie lapidaire. Un art nécessairement ouvert… non seulement par l’évocation mais, au-delà, par le vecteur d’un regard, d’une pensée, qui tresse ainsi l’épaisseur charnelle de la sensation, la fragile émotion et l’aporie de l’idée blessée. On dépasse la vaine opposition terme à terme entre abstraction et représentation.
Regardez ces dessins extraits des pages du Rituel. L’ouverture y déjoue une illustration lourdement symbolique. Elle fait signe, avec la grâce de la simplicité, en venant entailler toute suffisance repue. D’emblée, en regard de la page de titre, un rectangle incomplet. Comme une « entrée en matière » dans le mystère du sacrement.

Rituel de l'initiation chrétienne, 1997  © M.BRIÈRE

Ce simple rectangle ouvert en haut, à l’instar de l’arbre printanier si légèrement évoqué page 57, de la jarre en page 100 (premier scrutin) ou, page 108 (deuxième scrutin) de la main marquant la paupière d’un « Effata, » pour qu’elle s’ouvre à l’autre lumière, la Lumière du monde, Jésus-Christ : l’index vertical est illimité.

RITUEL DE L'INITIATION CHRÉTIENNE, 1997  © M.BRIÈRE

RITUEL DE L'INITIATION CHRÉTIENNE, 1997  © M.BRIÈRE

Et en page 79, pour l’Appel décisif, un « trait de génie, » la pure verticale d’un geste libre.

RITUEL DE L'INITIATION CHRÉTIENNE, 1997  © M.BRIÈRE

Mais Gérard Ttaquandi continue de photographier. Les éditions Rue Visconti publient en 2011 un recueil de ses œuvres récentes. Un modèle d’édition, sobre et précieux à la fois. Et précieux parce que sobre. A cette occasion on pouvait se confronter à des tirages de grand format exposés dans la galerie. Expérience déterminante. Très sensiblement, on éprouve ce que permet une ancienne technique de tirage, la résinotypie : un juste équilibre entre picturalité et représentation. Les noirs tirent leur profondeur d’une encre qui affleure ; un des tirages laisse deviner des traces de pinceaux ; un tirage de négatif donne à l’image la luminosité d’un écran. Je revois en filigrane un travail très riche d’encre sur papier, que le centre d’art Bouvet-Ladubay à Saumur avait montré en 2003.

On aura compris : les sujets, pierre des bâtiments ou d’une sculpture, végétations entrelacés de sous bois maintiennent en tension la sensation, l’émotion et l’intelligence que mon regard peut tresser comme un pont suspendu. Vers de nouvelles contrées de la pensée. De l’âme.

Traquandi, Les Mesnuls, tirage resinotype 2003 © M.BRIÈRE

Traquandi, Porquerolles, TIRAGE RESINOTYPE 2008 © M.BRIÈRE

De « la vraie beauté. »

Non, Gérard Traquandi n’installe pas d’environnements décoratifs, genre vitrines de Noël ou attraction pour Nuit blanche. Effet immédiat : « Comme c’est joli ! » Son travail tient à distance la beauté « illusoire et trompeuse, superficielle et éblouissante jusqu’à l’étourdissement. Au lieu de faire sortir les hommes d’eux-mêmes et de les ouvrir à des horizons de vraie liberté en les attirant vers le haut, elle les emprisonne en eux-mêmes. » Il manifeste que, « la vraie beauté ouvre le cœur humain à la nostalgie, au désir profond de connaître, d’aimer, d’aller vers l’Autre, vers l’Au-delà de soi. Si nous acceptons que la beauté nous touche intimement, nous blesse, nous ouvre les yeux, alors nous redécouvrons la joie de la vision, de l’aptitude à percevoir le sens profond de notre existence, le Mystère dont nous faisons partie… » (Benoît XVI, discours aux artistes, 21.11.2009). Alors, nous apprenons à résister à cette beauté horizontale des Rameaux, toute extérieure et politique, à la gloire d’un homme, pour nous ouvrir à la beauté verticale et intérieure du Ressuscité, tendue vers la gloire de Dieu.

La vraie beauté a traversé la Passion, la Dérision et la Crucifixion qui défigurent. Elle connaît intimement la mort du « plus beau des enfants des hommes. » Ps.45,3 Elle dépasse cette défiguration. Loin des illusions persuasives utilisées par l’imagerie des sectes, loin des spectaculaires attractions de ceux qui savent manipuler nos émotions, l’art authentique explore avec humilité ce qu’il espère, ce qu’il désire. Accueillant à la grâce.

P. Michel Brière, au service du Monde de l’art, Paris
et aumônier des Beaux-arts

 

GVacte
GVacte a écrit :
18/12/2015 09:22

Je tiens à donner un avis tout à fait différent.
Je n'ai pas pu m'empêcher de sursauter en voyant tout le bien qui était dit du travail de Traquandi.
Je n'ai rien contre lui. Je trouve simplement qu'il n'y a rien d'humain dans ce qu'il fait, il n'y a aucune chaleur qui s'en dégage. C'est un art cérébral, intellectuel, lointain. Sans le discours de l'artiste, ses oeuvres n'existent pas. Comme beaucoup de gens qui ne possèdent pas les codes de ce genre d'art contemporain, je n'y vois aucune poésie, aucune beauté. Il ne cherche pas à émouvoir mais il veut nous "questionner". C'est sommaire sans être simple.
C'est à mon sens un art de copains, pour un petit nombre d'initiés. Je ne suis pas contre une forme d'élitisme mais je suis contre celle-ci. Le travail de Traquandi n'est pas rassembleur.
J'ai conscience de reprendre le discours basique des critiquards de l'art contemporain; on peut me reprocher mon inculture, ma méconnaissance de l'art. Je l'avoue, je suis Tartempion qui donne son avis.
Faut-il donc une sorte de foi pour avoir accès à ces oeuvres?

Caroline Becker
Caroline Becker a écrit :
21/12/2015 17:23

Cher Monsieur,
Un grand merci pour votre réaction. Merci d’avoir pris le temps de la rédiger avec autant de sensibilité et de clarté. C’est avec plaisir que nous prenons le temps de vous répondre, en restant dans le bref espace qui nous est imparti. Quel est le but de notre réponse ? Certainement pas de vous convaincre de la beauté de telle ou telle œuvre de Gérard Traquandi. La beauté demeure en grande partie affaire de sensibilité personnelle. Mais ce jugement de goût se trouve aussi tributaire de courants de pensée dominants, d’une culture qui nous « formate ». En même temps, nous expérimentons que dans la pléthorique production artistique contemporaine les chrétiens peuvent discerner quelques œuvres qui procurent émerveillement et plaisir, qui tout en donnant à réfléchir émeuvent et élèvent le cœur et l’âme.
C’est la seule motivation de cette réponse : prétendre aider à un nouveau discernement.

1. Nos articles aimeraient indiquer des expériences à vivre en veillant à ne pas s’y substituer. Les photos ne prétendent jamais prendre la place des œuvres ; elles ne font que pauvrement illustrer le propos. Or, c’est une caractéristique de la culture dominante de faire prendre la copie pour l’original, le virtuel pour la réalité, le joli pour le beau et l’illustration pour l’art. La distance ainsi instaurée introduit de la « froideur », une négation de la sensualité, un manque d’humanité que vous dénoncez.
Avez-vous vu, avez-vous éprouvé, les œuvres que les photos de l’article reproduisent ? Nous ne nous rendons pas compte si vous avez effectivement observé ne serait-ce qu’une œuvre de Gérard Traquandi. S’il y a bien une très grande part conceptuelle dans l’art contemporain en général, le travail de Gérard Traquandi possède en revanche une forte matérialité. Dans sa peinture des vingt dernières années, la sensualité des matières et les vibrations colorées précieuses renvoient à une expérience d’une grande humanité. Sa peinture suscite des sensations proches du toucher, ce qui contribue à ce qu’on peut appeller leur « présence. » Les reproductions et leur réception sur écran ne peuvent s’y substituer ; osons le dire, elles n’ont « rien à voir. »
Cela dit, il nous semble qu’il n’y a jamais d’art sans discours avoisinant. De manière explicite dans l’art moderne, Diderot et Greuze ou Chardin, Baudelaire et Delacroix, Zola et Manet, au XXe siècle Greenberg et l’abstraction étatsunienne, Deleuze et Bacon, etc. De manière plus diffuse, quand en Occident le discours de l’Eglise imprégnait quasiment toute la culture et supportait (souvent en tant que commanditaire) une grande part de la production artistique, à la suite d’un lien archaïque entre l’art et le religieux. Aujourd’hui les musées proposent une « médiation » : audio guides, inscriptions murales, petit journal, médiateurs, vidéos…
Si notre exigence de chrétiens nous conduit à la recherche en art « d’une sorte d’appel au Mystère » au-delà de tout discours, c’est en éprouvant que tout art baigne nécessairement dans du discours. Nous espérons seulement que le propos d’un article peut guider l’expérience sensible.

2. Un autre critère dominant est l’évaluation de l’art à l’aune de la quantité de travail visible dont on peut estimer le savoir faire. On pense souvent que le long apprentissage d’une technique et de sa maîtrise par l’artiste garantit la qualité d’une œuvre d’art. Qui ne doit pas être « sommaire » pour reprendre votre terme. En réaction le vingtième siècle a voulu exhiber l’inverse avec provocation cherchant un art dépouillé de tout savoir faire.
Pour ma part j’admire le savoir faire de ce qu’on appelle les métiers d’art. Mais depuis, en gros, la Renaissance, l’art occidental laïcisé passe peu à peu de l’imitation à la créativité. « Le livre de l’art » de Cennino Cennini au 14° siècle donnait des recettes de fabrication des colles et des pigments. En 1435, Leon Battista Alberti, savant, architecte, peintre, poète, rédige son « De pictura » en s’appuyant sur la philosophie et les mathématiques : on pourrait dire, très schématiquement, qu’on passe des couleurs substances aux symboles. En évoquant les changements et les constantes dans le parcours de Gérard Traquandi, on peut discerner une authentique recherche de cet ordre.

3. Enfin sans soute avez-vous raison en évoquant « une sorte de foi pour avoir accès à ces œuvres. » En tout cas l’accès à l’art passe certainement par une forme de confiance libérée dans la puissance, l’impact de l’art authentique. « Authentique » au sens où Jean-Paul II emploie ce terme dans sa Lettre aux artistes en 1999. « Chaque intuition artistique authentique va au-delà de ce que perçoivent les sens et, en pénétrant la réalité, elle s'efforce d'en interpréter le mystère caché…/… Toute forme authentique d'art est, à sa manière, une voie d'accès à la réalité la plus profonde de l'homme et du monde. Comme telle, elle constitue une approche très valable de l'horizon de la foi… » Ce qui fait l’authenticité de l’art ce sont « des inspirations créatrices dans lesquelles s'enracine toute œuvre d'art authentique. »

Michel Brière, Paul-Louis Rinuy

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