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Architecture et musique, en jeu de composition

Date de publication : 26/06/2009

Juillet 2005, stage de chant liturgique au Puy-en-Velay. Nous sommes quatre-vingts. Le travail musical est intense. Pour lui donner toute sa pertinence, les organisateurs ont prévu d’éveiller les chanteurs à l’environnement spatial des célébrations par le Père Louis Groslambert

Ils nous invitent à découvrir comment les églises de l’antique ville de pèlerinage parlent autant à nos sens qu’à notre intelligence. Ces édifices traversés en touristes isolés, il nous faut les habiter comme des lieux de célébration ecclésiale. Ces espaces « sentis » indépendamment l’un de l’autre, il nous faut éprouver dans une démarche itinérante les attitudes spirituelles propres à chacun. Ces lieux lourds d’un héritage d’histoire, d’art et de foi, il nous faut écouter leur manière de féconder la prière d’aujourd’hui.

Au cours d’une célébration, passant d’un lieu à un autre, nous découvrons combien les architectures anciennes résonnent à notre présent. Notre musique éphémère joue avec les édifices séculaires, notre liberté et notre aisance sont totales ; nous ne nous sentons pas contraints par les choix et les théologies des bâtisseurs de l’époque.

Premier passage, le baptistère, enclos comme un sein maternel. Le son est si fortement réverbéré que nous éprouvons le besoin du silence ; là, Dieu entend la demande prononcée à mi-voix «Mon âme a soif de toi ». Une masse vocale (ou instrumentale) aurait été mal venue dans cette architecture qui conduit au coeur à coeur avec Dieu.

Puis dans le cloître nous sommes accueillis par la douce lumière qui y rayonne et ne s’impose pas. Sous les arcades, les pavés nous invitent à marcher à la suite de nos aînés. Quelle forme de chant convient à la procession ? La litanie des saints ! Dès qu’elle se déploie dans la mobilité des sons, le cloître n’est plus ce rectangle scandé par les antiques colonnes qui tentent le photographe, il se met à parler aux croyants de leur condition de marcheurs. Les voûtes réverbèrent le son et suggèrent aux chanteurs de doser le volume de leur voix, de s’accorder à elles, de faire chanter aujourd’hui les pierres du XIIe siècle.

Le cortège parvient à la chapelle capitulaire, grand rectangle ouvert d’un côté sur le cloître. Dès la proclamation biblique, les fidèles entendent l’acoustique généreuse. Après avoir contemplé la fresque du Christ au Calvaire, sans retenue, ils acclament leur sauveur par une polyphonie vigoureuse. La musique trouve son caractère juste grâce à l’architecture et à l’acoustique qu’elle engendre, à la beauté de la fresque et aux paroles bibliques qui ont guidé le regard vers elle. Quand chaque élément résonne avec les éléments voisins, on éprouve un sentiment de justesse et de plénitude.

Le groupe se déplace en chantant, bouches fermées jusqu’au grand escalier de la cathédrale. Là, à la vue du ciel de Dieu et de la ville des hommes dans le cadrage dans la haute ogive, le refrain éclate en un appel au Saint-Esprit. La taille du chant (longueur, carrure, engagement vocal) est proportionnée à ce cadre architectural grandiose et sacramentel propice à nous faire exercer notre ministère de prière sur le monde.

Enfin la cathédrale. Ceux qui gravissent le grand escalier ont le regard focalisé par la grande croix de verre traversée d’une lumière délicate comme la joie pascale. La nef est maintenant dans l’obscurité du soir. Est-ce pour cette raison ? Ou à cause du texte biblique qui guide le regard vers la croix ? Ou bien encore parce qu’on se retrouve dans un espace clos ? Le chant se fait plus contenu, plus compact, même dans la louange.

Et, comme les moines terminent leur journée en saluant Marie, le groupe, les yeux fixés sur la statue de la Vierge noire qui trône au milieu de l’abside, entonne le chant « Salve, Maria ». On l’avait prévu plus court, mais les chanteurs le font durer. Comme en architecture, les éléments musicaux ne jouent entre eux que si les proportions sont respectées.

Dans nos églises, soyons attentifs !

Nous sommes tributaires des choix théologiques et architecturaux qui ont présidé à la construction des églises où nous célébrons. L’étymologie dit cette dépendance : architecture vient de « technikos » (bâtisseur) et « archè » (commencement). Qui dit « commencement » dit « commandement » : chaque édifice révèle une manière de concevoir la foi (les rapports à Dieu et aux autres) et la manière d’y faire de la musique. Cette contrainte n’est pas insupportable, elle nous stimule à chercher les attitudes corporelles et les musiques qui conviennent.

D’une part, la musique fait vivre le lieu. En célébration, le chant de l’assemblée compose avec le bâtiment qui travaille les sons. Hors célébration, une musique choisie avec précaution peut en faire un sanctuaire de la rencontre. Mais le jeu de l’orgue habite et ordonne le bâtiment mieux qu’une musique diffusée dans tous les haut-parleurs. Dans certains lieux, le silence s’impose, la musicalité naît des lignes, des couleurs, de l’écoute du visiteur.

D’autre part, la musique est dépendante du lieu. Dans une grande église, un trop modeste cantique accompagné par une frêle guitare apparaît comme étrange, même si on a recours aux amplifications électroniques. Dans une petite église romane, une musique pour grand choeur et deux orgues ne peut pas être juste, tant est grande la disproportion entre cette musique et le bâtiment. Les responsables des célébrations veilleront à programmer des chants dont l’ampleur ou la sobriété, la durée et le caractère sont aptes à composer avec l’édifice. Et par leur attention à l’architecture et à l’espace, les chanteurs serviront au mieux la liturgie, écoutant la résonance du chant dans l’édifice et recherchant le lieu qui donnera à leurs voix la plus belle portée.

Dans cette composition attentive des éléments entre eux, où le sonore s’harmonise avec le visuel, et l’éphémère de la musique s’accorde avec la permanence de l’architecture, les bâtiments chrétiens deviennent des lieux d’assemblée qui contribuent à ce que les personnes fassent corps, se différenciant ainsi des temples grecs ou romains.

Louis Groslambert,
Prêtre du diocèse de Belfort
Service musique du Cnpl

 

Article extrait des Chroniques, numéro 84, 2005, © SNPLS

commentaires


COMPOSITION MUSICALE ET ARCHITECTURE

Posté par manuel HERNANDEZ le 2009-10-28 10:41:16
En réponse au texte du Père Louis.
Je suis heureux de lire sur la toile vos propos qui sont ceux d'un mélomane et d'un être sensible à l'art. Si certaines œuvres sonnent particulièrement bien dans certains lieux, c'est qu'elles furent composées "sur place" d'une certaines manière, les compositeurs connaissaient l'endroit et les musiciens interprètes. Bach a vécu celà, et bien d'autres. Mais avec la révolution française et le "retour sur soi" du romantisme allemand, le salon fut le nouveau laboratoire et la salle de concert le lieu des symphonies, expressions du monde. L'édifice religieux perdit alors sa primauté sur le lieu bourgeois et clos, parfois une loge maçonnique (Haydn, Mozart, Bocherini, etc.Le lieu où se jouait la musique conditionnait sa composition. Le sommet fut atteint à Bayreuth, opéra construit selon l'orchestre et les désirs du compositeur Richard Wagner. Par la suite ce furent surtout les chefs d'état, à l'instar de Wagner sans doute, qui firent construire des salles en tenant compte désormais de nouvelles données: l'impact politico sociologique et la prouesse technologique. L'église dans cette marée a perdu pied et s'en est suivi des cantiques et des musiques d'une trés grande pauvreté artistique, à croire que Dieu était sourd, comme le disait à l'époque le chanoine de Dijon.Les compositeurs de musique sacrée sont donc devenus les parents pauvres de la grande famille, certains restant rivé à leur tribune d'orgue (c'était le moins pire)et d'autres enchainant tentatives sur tentatives sans que le feu ne prenne, d'autres encore déplaçant simplement la musique sacrée dans les salles de concert et à l'opéra (Messiaen). Je crois qu'une coopération doit être de nouveau mise en oeuvre entre les responsables de l'Eglise, les élus, et les compositeurs de musique sacrée, afin que de belles oeuvres naissent de nos trésors architecturaux et aussi parceque l'authencité d'une réelle création musicale sacrée doit venir remplir le grand vide culturel d'aorés VaticanII Nous, musiciens chrétiens, c'est l'essentiel de notre tâche que réfléchir à celà.

Composition musicale, architecture ...et liturgie

Posté par Dominique JOUBERT le 2010-03-26 10:37:39
Effectivement: retrouver les pôles sonores de nos églises, et y adapter ce qu'on y fait au plan musical semble aujourd'hui un chantier incontournable si l'on veut progressivement se débarrasser des épaves musicales qui règnent depuis plus de 40 ans (...mais le veut-on vraiment...?) et inventer le "son" Vatican II.
Tout d'abord, il faudrait supprimer un certain nombre de micros qui aplanissent toute velléité musicale, tout relief et toute expressivité possible, en mettant par exemple au même plan un plein jeu d'orgue avec deux voix humaines (en exagérant un peu).
D'autre part laisser les lieux respirer, invite à écouter l'écho des lieux n'est-ce pas déjà la prière?
Et puis enfin trouver sa juste place au chant grégorien qui dans l'écoute active de l'assemblée joue pleinement son rôle! (on en parle dans tous les textes qui sortent sur la musique à l'église, mais curieusement il y a comme une forme d'autisme au niveau des responsables....).
Chiche, on le fait?

Dominique Joubert, organiste de la cathédrale de Valence, diacre permanent.

musique sacrée

Posté par manuel Hernandez le 2010-01-21 18:01:48
j'oubliais de préciser que je suis moi-même musicien compositeur, ayant été trop souvent confronté à ce problème actuel et désireux d'aider à le résoudre.
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