De la porte à l’ambon, l’architecture en acte
Le petit temple protestant du Collet de Dèze, construit vers 1646, est le dernier exemple intact d’un type de temple très répandu dès le XVIe siècle dans le sud de la France. Les grands temples de Nîmes et de Montpellier en étaient à cette époque les exemples les plus célèbres.
Le temple est constitué d’une seule grande salle, traversée en son centre par un arc maçonné qui relie l’entrée et la chaire, c’est-à-dire le lieu où l’Evangile est annoncé. L’arc surgit donc du sol à côté de la porte d’entrée, il embrasse toute l’assemblée dans son plein cintre, porte la toiture et revient au sol derrière la personne chargée de conduire le culte, lui servant de rabat-voix. Même dans le petit temple du Collet de Dèze, l’effet de cet arc est saisissant. Il désamorce toute idée de progression. Dès l’entrée, le visiteur est mis en relation physique avec le lieu de la parole qui semble, grâce à l’arc, venir lui-même l’accueillir et l’inviter dans l’assemblée.
Une telle expérience de l’entrée permet de penser qu’être derrière les autres ne signifie pas être loin du lieu de la parole ni être en dehors de la communauté. Lorsqu’à la fin du culte, les voix et les chants se sont tus, lorsque l’on tourne le dos à la chaire et que l’on va sortir, cet arc est toujours présent devant soi, sous les yeux : il accompagne jusqu’à la porte. Il semble rappeler tout ce qui a été vécu et entendu pendant le culte, pour que le visiteur l’emporte vers le monde. Occupant l’axe médian de la salle, le grand arc interdit à la porte d’être au centre et de prendre une place monumentale.

Temple du Collet de Dèze, vue intérieure (c) Nicolas Westphal
L’accès au lieu de prière n’est donc pas célébré en soi, il reste modeste. C’est l’arc qui constitue un événement monumental d’accueil et d’envoi, au nom de la parole, à cette porte. Historiquement, le type de temple avec arc fut élaboré probablement à travers les nécessités constructives : il fallait couvrir un grand espace sans point porteur intermédiaire qui interrompe la vue. La technique des grands arcs était disponible dans le sud de la France, entre autres, grâce au Pont du Gard, près de Nîmes où le premier exemple de temple avec arc fut inventé. Les théologiens ont sans doute vu que l’usage de cet arc et son positionnement convenaient à la pensée protestante sur le lieu de culte. Selon Jean Calvin, en effet, le temple est le lieu où la communauté se réunit pour la prière, et où la parole de Dieu est proclamée publiquement.
L’arc du Collet de Dèze manifeste bien à l’entrée du temple ce sens de la communauté, et la dimension publique de la parole qui s’adresse au monde. Par ailleurs, la théologie protestante craint l’idée d’une progression de l’homme vers Dieu, elle souligne plutôt le mouvement de Dieu qui se rend proche de l’homme, quelle que soit sa place parmi les autres, en Jésus-Christ. L’effet accueillant du grand arc du Collet de Dèze sur l’entrée du temple symbolise très bien cette pensée. Curieusement, la disposition de ce grand arc n’a plus été reprise dans les édifices ultérieurs des Protestants. On la trouve dans des églises catholiques récentes, notamment dans la chapelle de Mogno construite par Mario Botta ou dans l’Eglise du Padre Pio conçue par Renzo Piano. Ces deux architectes ne l’utilisent cependant pas à la manière protestante, ils créent une différenciation opposant le lieu liturgique et la porte d’entrée, soit en interrompant l’arc, soit en reculant son appui du côté liturgique. La progression de l’entrée vers le lieu liturgique, que l’usage protestant de l’arc désamorçait, est ainsi préservée.
Nicolas Westphal,
Architecte
Article extrait de la revue Chroniques d’art sacré, Numéro 87, Sur le seuil, De la porte à l'ambon, l'architecture en acte, 2006, p.15-16
Illustrations de l'article : Intérieur du Temple du Collet de Dèze (c) Nicolas Westphal



