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La Fondation Carmignac - le soleil, la mer... et l'art contemporain

Publié le : 1er Août 2018
La Fondation Carmignac, sur l’île de Porquerolles dans le Var, a été inaugurée le 2 juin 2018 avec l’exposition « Sea of desire ». Y sont montrées quelque 70 œuvres des 300 que contient la collection d’Edouard Carmignac, fortuné gestionnaire d’actifs. Une nouvelle fondation d’art contemporain était-elle vraiment nécessaire alors que les centres d’art et lieux d’exposition fleurissent un peu partout à un rythme qui, avouons-le, donne parfois le tournis ! Pour s’en convaincre, une visite suffit.

© Fondation Carmignac – Photo : Marc Domage

Depuis quelques années a surgi l’idée d’un possible « ré-enchantement » de l’art. La perspective semble alléchante, après la traversée du désert qu’a connu l’art contemporain à maints égards : oscillant entre la désincarnation extrême d’un art conceptuel auto-référent et la dissolution dans l’esthétisation généralisée des objets et du design, sur fond de revendications narcissiques et marchandisation du système, l’art contemporain avait parfois de quoi décourager les meilleures volontés, s’interrogeant ad nauseam sur ce qu’il pouvait bien encore signifier...

Janaina Mello Landini, Ciclotrama 50 (Wind), 2018. © Fondation Carmignac – Photo : Marc Domage

Et si la nouvelle Fondation Carmignac, dans sa volonté avérée d’associer trois dimensions - paysagère, architecturale et muséographique - parvenait justement, grâce au dialogue instauré entre nature et culture, à ré-enchanter l’art ? Là où beauté et vie se confondent, n’atteint-on pas le sens ultime de l’art ? Car « l’art interroge en profondeur la réalité et l’exprime sur un mode sensible (…) il est chose de l’esprit parce qu’il est chose sensible », rappelle Jérôme Alexandre*. Sortir des dogmatismes pour plonger dans le sensible, dans la confrontation avec le réel et l’expérience du corps qu’elle implique - tout autant intériorité que partie prenante d’un environnement -, voilà les conditions de visite offertes par cette fondation nouvelle-née : ainsi se déchausse-t-on à l’entrée pour parcourir pieds nus les 2000 m2 d’espaces d’exposition dont les baies vitrées ouvrent sur la nature comme autant de tableaux.

Vue intérieure du bassin © Fondation Carmignac – Photo : Marc Domage

Rien de très nouveau sous le soleil, pourrait-on objecter. Dans la région Sud-Est, la fondation Maeght en son temps, plus récemment le Château La Coste ou la Commanderie Peyrassol, mais aussi d’autres exemples célèbres (Chichu Museum, etc.) tentèrent cette alchimie, souvent avec succès. Le voyage auquel nous convie la fondation Carmignac vaut néanmoins le détour.

Après avoir gagné l’île par bateau, on rejoint à pied ce mas provençal qui, un temps, appartint à l’architecte Henri Vidal lequel, pour la petite histoire, y maria sa fille à l’acteur Jean Rochefort. Jean-Luc Godard y tourna d’ailleurs quelques scènes de Pierrot le Fou (1965). Nimbé des bleus du ciel et de la mer, noyé dans un océan de verdure contrastant avec la terre rouge, le visiteur est au passage happé par le chant des cigales et le parfum des essences méditerranéennes. Une haie de pins et de cyprès mène tout droit à la villa augmentée d’espaces d’exposition creusés en sous-sol afin de respecter la topographie du terrain et les strictes réglementations d’emprise au sol de ce site protégé. Là, l’Alycastre, dragon légendaire de ce bout de terre paradisiaque et monumental cerbère conçu par Miquel Barcelo, monte la garde de ce nouveau temple de l’art contemporain.

 (en h.) à gauche : Martial Raysse, Untitled, 1962. © Adagp, Paris 2018 / à droite : Gerhard Richter, Evelyn (Blau), 1964. © Gerhard Richter 2018 / Photo : Marc Domage
(en b.) Miquel Barceló, Not titled yet, 2018 © Fondation Carmignac – Photo : Marc Domage

Lorsqu’il descend dans les tréfonds du bâtiment, guidé par le Ciclotrama 50 (wind) de Janaina Mello Landini (2018) comme par la corde des plongeurs en apnée, il est vite accueilli par l’œuvre sonore de Bruce Nauman : One Hundred Fish Fountain (2005). L’élément liquide est présent d’entrée de jeu. Mais il est aussi conduit tout au long de sa visite par la lumière naturelle qui baigne les espaces organisés en croix, articulés de cimaises ; c’est là, au cœur de ces volumes épurés et lumineux que se manifeste l’intuition marquante d’Edouard Carmignac et de son fils Charles, promu directeur de la fondation : sur quatre cimaises peintes en bleu se faisant face deux à deux se reflète le plafond d’eau qui les surplombe.

Le plan d’eau, conçu comme élément architectural à part entière, laisse pénétrer la lumière zénithale dont les éclats liquides deviennent eux-mêmes œuvres d’art. Or, n’est-ce pas là la raison d’être de l’art contemporain qui, dans son extrême liberté, tend à « révéler l’essence proprement artistique de la vie tout entière »* ? Et ici le moyen, par la présence de l’eau-même et de ses miroitements sur les murs spécifiquement dédiés, de célébrer le réel comme la forme d’art la plus aboutie ?

Bruce Nauman, One Hundred Fish Fountain, 2005. © Fondation Carmignac – Photo Marc
Domage

Dès lors que dire des chapitres qui structurent le parcours, de « Pop icons reloaded » à « Brave new world revisited » ? Sans doute n’est-ce pas le propos le plus convaincant de l’exposition. Les œuvres y sont d’ailleurs inégales. Mais qu’importe, en définitive, puisque l’on peut néanmoins se plonger dans quelques unes en toute quiétude (pas plus de 50 visiteurs toutes les demi-heures) : intensité d’une Abstract painting (2009) de Gerhard Richter; sensualité d’un Willem de Kooning (Untitled XLIII) ; fluidité d’un Bernard Frize (Fractionné, 2008), gaieté des 2500 cerfs-volants suspendus de Jakob Mashimoto… Sans parler de la peinture hors normes de Miquel Barcelo – Not yet titled (2018) – spécialement conçue pour l’immense salle voûtée qui lui est dédiée : deux poufs blancs installés au sol permettent de prendre le temps de la contemplation face à cette séduisante « fresque aquatique ».

Jaume Plensa, Les trois Alchimistes, 2018. © Fondation Carmignac – Photo : Marc Domage

Dans les jardins dessinés par le paysagiste Louis Benech comme un « non-jardin » - discrétion du geste, ici encore - sont également disséminées des œuvres inspirées du lieu : Path of Emotions de Jeppe Hein, Avion de Gonzalo Lebrija, LOLO de Wang Keping - sorte de Vénus préhistorique aux courbes démesurées -, Les Trois Alchimistes (2018) de Jaume Plensa, visages pensifs invitant à la méditation et la sérénité… Reste à souhaiter que cette collection hétéroclite, mêlant grands noms et stars montantes de l’art contemporain ainsi que photographes lauréats du prix de photojournalisme (initié en 2009), fasse la part belle aux découvertes et que de la vision incarnée par deux générations, un père et son fils, résulte un dialogue artistique fécond guidé par le fil du désir et de l’enchantement.

Odile de Loisy

 

Toutes les informations pratiques pour visiter l'exposition en cliquant ici.

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* Jérôme Alexandre, L’art contemporain, un vis-à-vis essentiel pour la Foi, Ed. Parole et Silence (Collège des Bernardins), 2010.

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