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Chrétiens d’Orient, 2000 ans d’Histoire : le mot de la co-commissaire d'expo Elodie Bouffard

Publié le : 29 Septembre 2017
A l’occasion de l’inauguration de l’exposition « Chrétiens d’Orient, 2000 ans d’Histoire » Narthex a rencontré Elodie Bouffard, chargée de collections et d’expositions de l’Institut du Monde arabe. Elle a partagé le commissariat de cette exposition avec Raphaëlle Ziadé, commissaire scientifique, responsable du département byzantin au Petit Palais. Elodie Bouffard a accepté de nous dévoiler un peu des coulisses de ce projet inédit…
Narthex: Elodie Bouffard, comment est né le projet d’une exposition dédiée au Chrétiens orientaux, à leur patrimoine, à leur histoire, sur 2 millénaires ?

Elodie Bouffard: La vocation de l’Institut du Monde arabe (IMA) est de faire rayonner l’ensemble des cultures présentes dans le monde arabe. Il était donc important de mettre en lumière le patrimoine, l’histoire, les rites des chrétiens, après plusieurs expositions consacrées au patrimoine et rites des civilisations musulmanes du monde arabe, par exemple celle sur le Hajj, le pèlerinage à La Mecque en 2014.

Depuis son ouverture en 1987, l’Institut avait fait des focus sur des angles communautaires, géographiques ou strictement artistiques des communautés chrétiennes, mais ne les avait jamais abordées dans leur ensemble. Il y avait eu Le Liban l’autre rive en 1998-1999, L’art copte en Egypte en 2000, L’icône arabe, art chrétien du Levant en 2003. Une exposition de cette ampleur-là sur deux milles ans d’histoire, qui parlent de toutes les communautés, c’est une 1ère mondiale et nous sommes très fiers de la présenter.

Maquette du Saint-Sépulcre, Jérusalem, Israël; Bethléem, Palestine, XVIIe siècle - Bois, ivoire, nacre © Custodie Franciscaine, Jérusalem, CTS-SB-01335
De quand date l’appellation « Chrétiens d’Orient » ?

C’est une expression française qui date du 19ème siècle. Elle entend tous les chrétiens présents sur un territoire qui va de la Turquie à l’Iran. Avec le comité scientifique, nous avons décidé d’utiliser ce terme dans un souci de compréhension du public puisqu’aujourd’hui les médias l’utilisent pour faire référence à cette zone géographique, c’est-à-dire les chrétiens du Monde arabe. Des échos de leurs conditions actuelles malheureusement extrêmement difficiles.

Comment fait-on pour raconter 2000 ans d’Histoire ?

Le travail colossal a été d’orchestrer l’exposition autour d’une progression chronologique. De définir quatre grandes périodes dans lesquelles développer des thématiques faisant comprendre au public que le christianisme est né en Orient, qu’il s’y est développé et qu’il y vit encore. Ensuite, l’enjeu était de montrer comment, à la période ottomane, ces communautés chrétiennes ont contribué à la fondation et à la création du monde arabe tel qu’on connait aujourd’hui, sans passer sous silence les persécutions dont ils étaient victimes.

Cette exposition va donc permettre, par la découverte de leur patrimoine, de jeter un autre regard sur ces chrétiens d’Orient, et ce également par les chrétiens d’Occident !

Exactement ! L’idée de l’exposition est finalement de mieux les connaître. De ne pas s’arrêter à une sorte de vision romantique, un peu surannée et lointaine des 1ers chrétiens. Elle veut rappeler que la chrétienté s’est développée là-bas ! Les fondements de l’Eglise connus par les chrétiens latins aujourd’hui ont été créés par les 1ers Conciles en Orient ! On met souvent l’accent sur les dissensions entre les Eglises orientales au moment des 1ers Conciles mais ces Conciles ont créé l’Eglise dans son ensemble ! La nature du Christ, la place de la Vierge Marie, l’organisation hiérarchique, la constitution des patriarcats, le Credo, la Trinité, etc. : les fondements de l’Eglise débattus aux premiers siècles sont toujours ceux d’aujourd’hui.

Evangile arabe, Illustré par Ne’meh al-Musawwir (attri.), Syrie, 1675 - Manuscrit © Collection Antoine Maamari, Beyrouth

Il faut souligner que le temps politique n’est pas le temps des sociétés ; la conquête arabe s’est effectuée dans des territoires à majorité chrétienne et qui vont le rester pendant des années. Il va y avoir une arabisation puis une islamisation, les chrétiens vont alors devenir minoritaires mais tout ça s’étend sur des dizaines de siècles ! Pendant l’Empire Ottoman par exemple, les chrétiens ont eu un rôle très important de passeurs culturels, littéraires, politiques, commerciaux, artistiques avec l’Occident comme le montre le parcours de l’exposition.

En préparant cette exposition, y a-t-il des choses du patrimoine des chrétiens d’Orient que vous avez découvert et que vous ignoriez ?

Les 360 pièces exposées sont exceptionnelles. Dans l’exposition il y a beaucoup de masterpieces que nous connaissions auparavant et que nous avons fait venir, mais certaines pièces exposées n’avaient jamais été montrées, les découvrir fut très émouvant. Ce que les divers acteurs du projet ont souhaité à travers cette scénographie, c’est communiquer aussi la joie de ces découvertes. Ce que j’ai pu personnellement approfondir est la période contemporaine : les questions d’exil et de mémoire, celle de l’identité, c’est-à-dire « qu’est-ce que cela veut dire être chrétien aujourd’hui dans ces différentes régions ? ». En effet, pour la grande majorité, les œuvres ont été prêtées par les communautés elles-mêmes. Nous les avons rencontrées, elles nous ont fait découvrir des merveilles, des objets qui n’avaient jamais été montrés. La découverte fut essentiellement dans les rencontres magnifiques faites dans les différentes missions sur place, j’ai découvert des communautés extrêmement vivantes. Une vie que nous suggérons d’ailleurs dans les objets servant toujours au culte ou étant encore objets de dévotion.

Lustre, Palestine, VIe-VIIe siècle, Bronze © Metropolitan Museum - Department of Medieval Art and The Cloisters - 1974.150
En tant que chargée de collections de l’IMA, quels sont selon vous les chefs-d’œuvre majeurs exposés ?

C’est difficile de choisir… Je dirais d’abord les fresques de Doura-Europos qui sont dans la 1ère section de l’exposition parce que c’est très émouvant de se dire qu’il s’agit des premières images chrétiennes. Doura-Europos est la 1ère église du monde aujourd’hui connue. Ces fresques datent de 232 et sont montrées pour la 1ère fois en Europe !

Pour la section médiévale, la grande fresque du Liban avec sa Vierge à l’Enfant qui date du 13ème siècle et qui est aussi exceptionnelle. Il faut savoir que les fresques du Liban étaient il y a quelques années très peu connues et qu’il y a actuellement un élan de restauration et de promotion des fresques des différentes églises sur place. Celle qui est exposée ici est la seule de ces fresques, - toutes extraordinaires ! -, qui soit transportable. Elle appartient à la direction générale des antiquités de Beyrouth qui nous a fait le plaisir de nous la prêter.

Fresque représentant la guérison du paralytique, Doura-Europos, Syrie, 232, Fresque © Yale University Art Gallery 1932.1202

Fresque représentant la vierge à l’enfant, Beyrouth, Liban, XIIIe siècle © Direction Générale des Antiquités / Musée national de Beyrouth /Tony Farraj

Pour la partie ottomane, forcément le grand rideau liturgique arménien puisque ce fut une découverte complète lors de notre mission à Jérusalem. Quand le patriarche nous a ouvert la chapelle Saint-Thoros et que nous avons découvert ce fantastique rideau liturgique avec ce Saint Théodore fait en Inde et offert par les arméniens indiens au patriarcat arménien, cela nous a permis d’ouvrir tout un pan de l’histoire. Ce rideau est exposé après deux mois de restauration, nous sommes heureux d’avoir pu participer à la préservation de ce patrimoine.

Pour ce qui est de la fin de l’exposition, peut-être les photographies de Roger Anis qui résonnent en chacun d’entre nous puisqu’elles parlent à l’humain. Ces petites histoires chargées d’humour, de larmes mais aussi de joie nous plongent dans la complexité géopolitique actuelle et la réalité de ce qu’est la vie de ces chrétiens orientaux aujourd’hui.

Photographie de Roger Anis, Blessed Marriage, Egypte, Le Caire (2015) Photographie © Roger Anis
Vous terminez justement avec beaucoup de photos, des années ’50 à aujourd’hui, le thème de l’exil est extrêmement présent, est-ce qu’en filigrane c’est la place des chrétiens d’Orient qui est posée dans cette exposition ?

L’intérêt de cette exposition c’était d’abord de montrer l’ancrage de ces communautés dans ces régions, qu’elles sont là depuis le début de christianisme, qu’elles sont toujours sur place, qu’elles ont participé à la constitution du Monde arabe. Que le monde arabe tel qu’on le connait aujourd’hui ne serait pas le même s’il n’y avait pas eu ces communautés, et bien entendu, la fin de l’exposition pose la question de leur place et de leur avenir.

 

Propos recueillis par Géraldine de Spéville pour Narthex

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