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Transformer un espace pour l’habiter autrement

Date de publication : 26/06/2009

Réflexion d’une communauté monastique sur l’aménagement de son église. L'Eglise de l’Abbaye de Ligugé a été construite dans les années 1926-1929 au temps des premières « splendeurs » du béton armé. Chaque génération de moines y a apporté sa note essayant d’améliorer l’ensemble qui, dès l’origine laissait sérieusement à désirer, tant du point de vue technique qu’esthétique.

Au début des années 1990, le projet fut repris : ainsi débutèrent une réflexion et une réalisation de longue haleine.

Programme

L’église est un lieu central dans l’ensemble des bâtiments monastiques. La Règle de saint Benoît y consacre un chapitre entier (RB 52). Il est donc important que l’aménagement des lieux manifeste ce caractère. Notre église claustrale était particulièrement sombre. Le programme de lumière était à reprendre entièrement, notamment en rapport avec la luminosité du cloître. Les proportions architecturales n’étaient pas très heureuses. Il fallait retrouver en ce domaine un bon équilibre et une certaine élévation sans pourtant toucher à la structure du gros oeuvre. Enfin, le plan au sol devait être revu pour mieux s’harmoniser aux exigences de la liturgie monastique telle que nous souhaitions la développer.

Préparations

Nous avons tout d’abord pris de nombreux contacts, afin de recueillir des avis autorisés. Plusieurs architectes ont eu l’occasion de visiter les lieux et de proposer d’une manière informelle quelques orientations de travail. Nous nous sommes trouvés là face à une première difficulté, car les avis ainsi recueillis, tous très intéressants, allaient dans des sens radicalement différents. Plutôt donc que de s’adresser à un architecte de renom, nous avons choisi de former une commission composée de quelques moines et de notre architecte habituel. Par ailleurs, nous avons contacté un maître verrier pour le programme de lumière, puis un second, et finalement après un long temps de maturation, un peintre avec lequel une entente s’est vraiment établie en collaboration avec l’Atelier du Vitrail de Limoges. La question du plan au sol et des proportions ne cessait de faire l’objet de propositions variées de la part des membres de la communauté. Ce temps de gestation a duré de 1991 à 1994 !  La commission fut aidée dans sa réflexion par Pierre Lafoucrière, le peintre des maquettes des vitraux, Sabine de Lavergne, rencontrée par ailleurs sur un projet de livre sur les émaux de Ligugé, et Cathy Vandamme, décoratrice.

Réalisation

Au fur et à mesure des consultations et du travail de la commission, des lignes-forces se sont dégagées :

- Le sol : dans tous lieux, c’est le premier élément dont on fait l’expérience, même inconsciente, à la fois par le toucher et par la vue. Jusqu’à présent, nous avions un sol en granito extrêmement froid, à bandes géométriques dans l’esprit des années 20-30. Nous souhaitions un sol chaleureux, accueillant et agréable lorsqu’on le foulerait. Nous avons opté pour un sol en pierres de la région et l’installation d’un chauffage par le sol.

- La lumière. Il y a d’abord la lumière naturelle. Pierre Lafoucrière après s’être imprégné du lieu et de l’atmosphère présenta des maquettes pour les fenêtres hautes. Nous avions élaboré ensemble un programme thématique, mais le but principal était de créer une heureuse atmosphère de lumière dans un lyrisme abstrait. Une quinzaine de moines furent consultés et se montrèrent favorables au projet. La question de la lumière artificielle ne fut pas moins complexe, et une entreprise flamande de conception de luminaires (Modular) prit en charge la plus grande partie du dossier. Nous avons pu constater à quel point dans ce domaine, il est nécessaire de s’adresser à des artistes éprouvés si l’on veut pouvoir jouer le jeu de la confiance, qui reste l’un des principaux moteurs de la création.

- Enfin, les proportions. Il fallait retrouver dans notre église de bonnes proportions pour produire un mouvement d’harmonie et d’élévation nécessaire à tout lieu de culte. C’est ce qui a été fait par le travail des couleurs : le plafond clair disparaît au regard. Les piliers ont été habillés avec des matières naturelles par Cathy Vandamme, ainsi que les pans de mur entre les piliers le l’abside. Les murs supérieurs ont été peints d’une couleur assez claire de telle manière que du haut en bas, on aille du plus foncé, relatif avec le sol, au plus clair, avec le plafond, dans des nuances de brun jouant avec un gris bleuté. Les bas-côtés sont légèrement plus sombres que la nef. L’espace en est dilaté en hauteur et en largeur dans des proportions satisfaisantes, au moins pour l’oeil.

- Quant à l’habitation de l’espace, nous l’avons travaillée avec un créateur de mobilier liturgique, Laurence Bernot, qui tenta de mettre en harmonie, autel, croix, ambon, stalles et tabernacle. La collaboration avec cette artiste a été particulièrement fructueuse, chacun devant trouver sa juste place dans une démarche d’ensemble.

Le plan au sol devait pouvoir répondre aux exigences suivantes : permettre de grands rassemblements qui sont une demande régulière dans les monastères et qui le deviendront de plus en plus (la commission de sécurité nous autorise à recevoir 500 personnes) ; mais permettre aussi le rassemblement quotidien des moines et des quelques hôtes et fidèles, sans être perdu dans un trop grand ensemble. Quant aux différents niveaux, nous les avons réduits, mais nous avons tout de même gardé une certaine idée d’axialité tempérée par des aménagements dans la largeur : espace derrière et autour des stalles.

Pour la marche à suivre, le travail sur les vitraux fut la première opération réalisée, car l’église ainsi éclairée permettait de mieux percevoir ce qui serait à concevoir en matière de proportions : c’est ainsi que les niveaux de sol ont pu être déterminés et que les proportions de l’autel ont été choisies. Ensuite, ce fut le sol qui constitua la deuxième tranche avec l’installation du chauffage ; puis vinrent la peinture et la décoration des piliers et de l’abside ; et enfin, la création du mobilier.

La communauté réunie en chapitre a été tenue régulièrement au courant de l’avancée du projet. Lorsqu’un plan s’est dégagé, il lui a été présenté, des remarques ont été faites, puis finalement un vote a donné l’accord du chapitre pour la réalisation des travaux toujours en lien avec la commission.

Le résultat est-il satisfaisant ? Il le semble, au regard des réactions variées que nous recevons et surtout de celles de la communauté qui se montre satisfaite, même s’il lui a fallu un peu de temps pour habiter réellement ce nouvel espace. On peut se demander si le programme d’aménagement de cette église monastique a bien suivi la démarche exigeante, proposée par l’un d’entre nous, de la Parole qui donne lieu et du lieu qui devient parole afin qu’elle soit partagée et qu’elle construise le Corps du Christ, Temple de l’Esprit, nouvelle création de Dieu dans ce monde qui ne cesse de devenir. La réponse ne sera donnée que dans l’être-ensemble que nous vivrons, là, précisément.

Jean-Pierre Longeat, osb.
Père abbé de l’abbaye de Ligugé

 

Article extrait des Chroniques d'art sacré, numéro 77, 2004, © SNPLS

commentaires


Aménagement de l'église abbatiale de Ligugé

Posté par Cuomo André-Michel le 2010-11-02 10:44:44
La clarté de l'exposé de Dom Longeat nous permet, il est vrai, de saisir la nature de la démarche de la communauté monastique de Ligugé. Mais quel dommage que ce propos ne soit pas illustré de quelques photographies (avant/après)nous retraçant l'évolution du lieu. On pourrait ainsi mieux comprendre encore le besoin qu'ont éprouvé les moines de réaménager leur église. Pour ce qui est de savoir si les objectifs qu'ils s'étaient fixés ont été atteints, on peut s'en faire une idée en se rendant sur le site internet de la communauté où l'on pourra visiter virtuellement l'église, gràce à un très intéressant panoramique.
Félicitation pour la qualité de votre site!

Réponse à : Aménagement de l'église abbatiale de Ligugé

Posté par Clothilde Courtaugis le 2010-11-08 13:29:31
Merci beaucoup pour votre commentaire.
Nous allons faire notre possible pour que cet article soit illustré prochainement.
Cordialement,
Clothilde Courtaugis

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