Aller au contenu. | Aller à la navigation

narthex Art Sacre, Patrimoine, Creation
Recherchez sur le site
Inscrivez-vous à la newsletter
« Octobre 2014 »
Octobre
DiLuMaMeJeVeSa
1234
567891011
12131415161718
19202122232425
262728293031

La peinture est métaphysique : portrait de Jean Michel Alberola

Publié le : 14 Novembre 2012
Paul-Louis Rinuy, Professeur à l'Université de Paris VIII et directeur du Comité Artistique de Narthex vous propose de partir à la découverte d'un des artistes les plus talentueux de sa génération : Jean-Michel Alberola

Jean-Michel Alberola, qui est professeur chef d’atelier à l’Ecole des beaux-arts depuis 1991 incarne une position singulière dans la création picturale d’aujourd’hui. Vous avez le bonjour de Marcel, lança-t-il en 2007 en peignant le mur d’entrée du Musée national d’art moderne au Centre Pompidou. Porteur d’une pratique aussi savante qu’ironique et irrespectueuse, l’artiste du XXIe siècle tutoie aussi bien l’inventivité radicale d’un Marcel Duchamp que la puissance visionnaire de la peinture d’histoire occidentale d’un Velasquez ou d’un Manet et la force mythologique de l’autofiction d’un Marcel Proust.

 

De fait, dans la diversité des mediums qu’il explore, de la peinture au livre, au vitrail ou au cinéma, Jean-Michel Alberola travaille sans relâche une vérité qui le dépasse et qui nous dépasse, cette vérité de l’art comme expérience décisive au sein de notre monde. « Je vous dois la vérité en peinture et je vous la dirai », écrivit Cézanne peu de temps avant de mourir. La vérité, pour un peintre, ne peut être ni de l’ordre de la parole ni de l’écriture ; elle est une tentative de réinventer la peinture, dans sa réelle ambition, « La peinture est métaphysique, déclare l’artiste, dans le sens où c’est une histoire du corps. Quand je peins, c’est mon corps qui est atteint”. Peindre, créer, c’est, avant tout, refuser le dualisme simplificateur entre le corps et l’esprit, l’âme et la matière, la forme et le sens, s’engager résolument dans la matérialité de l’œuvre pour y révéler les fulgurances de mystère qui s’y déploient. Je songe à cette œuvre de 1990, Etudier le corps du Christ (Paris, Musée national d’art moderne) qui marque un tournant décisif dans l’œuvre d’Alberola. Le peintre avait jusque là trouvé dans la fable mythologique, l’histoire d’Actéon notamment, un des sujets de prédilection de son invention formelle ; la peinture est histoire de figures et de corps, de regard interdit, de désir jusqu’à l’aveuglement.

 

A la fin des années 1980, à Naples, Alberola fait de la figure du Christ, de son corps, incarnation rationnellement impossible du divin et de l’absolu, l’objet et le sujet même de son exercice de la peinture. Ce corps, qui a configuré, peut-on dire, l’aventure de l’art occidental jusqu’à aujourd’hui, est aussi la figure sensible de tous les corps qui souffrent, une ouverture sur le monde actuel dans sa dureté quotidienne. Alberola reproduit en la dessinant la silhouette d’un Christ ancien, et joue de décalages, de brisures, de recomposition. La violence des cassures, la transparence de l’huile qui ressort du verso de la toile, la force évocatrice de la ligne produisent une image mystérieuse dans son évidence même : « c’est la chance d’un artiste de savoir qu’il va devoir prendre en charge tout ce qui l’a précédé », précise l’artiste1.

 

Il faudrait dire aussi la réalisation en 1992 de l’Evangéliaire, sous la houlette de Renée Moineau qui dirigeait à l’époque le Comité national d’art sacré et se souvient de cette commande hors du commun : « l’artiste a connu des difficultés dans le processus de création de certains thèmes, notamment sur la Résurrection. Il ne se sentait pas non plus capable de représenter la figure humaine, l’enfant Jésus, et Marie. Alors il a puisé dans la réserve des Anciens en la retravaillant »2. Le résultat est là, livre imposant jusque dans sa simplicité. Livre à regarder autant qu’à lire, à manier surtout, à regarder avec ses mains et tout son corps. Livre pour la célébration liturgique dont les images, la mise en page, la forme de la maquette expriment, incarnent la force de la parole vivante. Et la singularité d’Alberola a tenu dans l’invention d’un style propre, d’une voix personnelle en refusant toute démonstration virtuose ou recherche d’effet : « je viens après tout le monde, je ne peux que m’effacer »3, confesse l’artiste.

Resterait enfin à évoquer l’aventure, unique au XXe siècle, des vitraux de la cathédrale de Nevers, dans laquelle Alberola intervint durant plus de deux décennies, de 1985 jusqu’à l’achèvement du programme collectif des 1052 m2, en 2011. « Dès le début, se souvient Alberola, je suis parti avec l’idée de la citation, ne rien inventer »4 . Le résultat, Adam et Eve, La main de Dieu , La Création, bien d’autres vitraux encore, plonge le spectateur, le fidèle dans un univers de couleurs, de références, dans une intensité d’image qui est sans égale en notre siècle car Alberola rejoue, dans chacune de ses œuvres, la Passion et la Résurrection : « Tout tableau à deux dimensions, horizontale et vertical, est par définition une sorte de crucifixion, une toile clouée sur un châssis mis en croix »5 , explique-t-il.

Plus récemment, Alberola a peint sur des toiles et écrit sur une lithographie la formule, énigmatique, « La question du pouvoir est la seule réponse ». Pouvoir de la peinture, sans doute, mais pouvoir, aussi, dans tous les sens du mot car la peinture ne peut cesser d’interroger le monde réel, et de nous le dévoiler.

©Alberola, Adam et Eve, Viraux de la Cathédrale de Nevers, ADAGP, Paris 2012
Né en 1953, Alberola vit et travaille à Paris. Son œuvre est multiple, présente dans de très nombreux musées et a fait l’objet de très nombreuses expositions personnelles. La monographie la plus complète sur son travail a été publiée aux éditions Ereme en 2006, Jean Michel Alberola Le seul état de mes idées.

 

Paul-Louis Rinuy, Novembre 2012



 Notes : 

1. Alberola, Œuvres du Hieron, Restaurer, Montrer, étudier, cat. d’exposition, Paray-Le-Monial

2. Ibidem, p. 36

3. Ibidem, p. 65

4. Jean de Loisy (dir), L’affaire des 1052 m2. Les vitraux de la cathédrale de Nevers, Dijon, les Presses du Réel, 2011, p. 204

5. Op. cit. note 1, p. 40

Ajouter un commentaire

Vous pouvez ajouter un commentaire en complétant le formulaire ci-dessous. Le format doit être plain text. Les commentaires sont modérés.

Question: 10 + 4 ?
Your answer: