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Moi Daniel Blake, palme d’or reconnue d’utilité publique

Publié le : 23 Novembre 2016
« On s’éloigne de plus en plus de mon cœur ». Le générique d’ouverture de Moi Daniel Blake se présente sous la forme d’un prologue sur fond noir. En voix off, Daniel, répondant à un questionnaire technique sur son état de santé, s’étonne de cette procédure administrative désincarnée. Il vient de faire un grave arrêt cardiaque. Pas un instant, son interlocutrice ne le prend en considération comme personne. Rien à voir, tout à écouter. Ken Loach, dès les premières secondes, annonce la couleur et renvoie aussi à la conclusion. L’essentiel est dit. Il s’agit bien d’un film noir. Il est urgent d’écouter et de regarder au-delà des apparences. Il est urgent de prendre conscience que notre société « s’éloigne de plus en plus du cœur ». L’obscurité pour mieux regarder et dénoncer une société de plus en plus aveugle et ignorante.

Moi Daniel Blake a failli ne pas exister. Agé de 80 ans, Ken Loach, avait déclaré en 2014 qu’il arrêterait le cinéma après Jimmy's Hall. Mais c’était plus fort que lui. « Il y a encore énormément d’histoires à raconter et de personnages à faire vivre à l’écran…» avait-il finalement déclaré. Heureux retournement qui lui a valu - et ce pour la deuxième fois après Le Vent se lève - la plus haute distinction du festival de Cannes en 2016. Comme le souligne cette palme d’or, Moi Daniel Blake devait exister. D’une part, Ken Loach, comme il sait si bien le faire, pose sa caméra avec un œil quasi documentaire sur les oubliés du progrès économique en Angleterre.

En racontant l’histoire de ce héros anonyme, broyé par le système, il dénonce une société de la logique administrative qui favorise le décrochage social et génère l’absence d’accès aux droits qui, aux dires de tous les spécialistes, sont des enjeux actuels majeurs dans la lutte contre la pauvreté. Grâce à une mise en scène sobre, rigoureuse, touchante sans pathos, Moi Daniel Blake fait la démonstration de  cette mécanique qui fait froid dans le dos et atteint le spectateur au cœur de sa conscience. Pas de doute, le cinéma engagé et politique de Ken Loach fonctionne toujours autant et même plus que jamais.

Un film miroir sur la pauvreté et la maladie des quinquagénaires et des sexagénaires.

Lors de sa projection au Festival de Cannes, beaucoup de commentateurs n’ont pas manqué de souligner, à juste titre, la justesse et la sobriété du film. Moi Daniel Blake sonne juste. L’économie « d’effets » dans la mise en scène (par exemple, l’absence quasi-totale de bande originale) ne fait que renforcer la profondeur du récit. Comme si le réalisateur posait un miroir devant nos yeux, rendant au cinéma ce rôle souvent oublié d’être le reflet de notre humanité.

Pour ancrer cette authenticité, Ken Loach pouvait bien sûr compter sur la connaissance qu’il a acquise du milieu ouvrier, des classes populaires et des sujets sociaux, sujets qu’il a abordés tout au long de sa filmographie. Pourtant, en metteur en scène consciencieux et minutieux, soucieux d’apprendre des évolutions récentes, il a souhaité se documenter encore davantage sur la précarité. Aussi s'est-il rendu, en compagnie du scénariste Paul Laverty, dans sa ville natale de Nuneaton, dans les Midlands. Sur place, les deux hommes ont rencontré, via une association tenue par une amie du cinéaste, des personnes n'arrivant pas à trouver d'emplois pour diverses raisons. C'est à partir des témoignages de ces dernières que le travail de documentation a été entrepris.

L’histoire de Moi Daniel Blake témoigne de la dignité des personnages, de la profondeur et de la qualité de leurs relations humaines nées dans la solidarité. Les gestes d’entraide, les actes d’amour des personnages, deviennent le signe à l’écran que la grâce ne peut couler que là où il y des plaies.

Le cinéaste fait le choix de centrer l'intrigue de Moi, Daniel Blake sur la précarité et l’isolement des quinquagénaires et des sexagénaires, sujet très rarement abordé. « Il y a, explique t-il,  toute une génération de travailleurs manuels qualifiés qui se rapprochent aujourd’hui de l’âge de la retraite. Ils souffrent de problèmes de santé et ils sont incapables de reprendre le travail car ils ne sont plus assez vifs pour jongler entre deux intérims et passer d’un petit boulot à l’autre. Ils sont habitués à un cadre professionnel plus traditionnel et du coup, ils sont perdus. Ils sont déboussolés par les nouvelles technologies, ils ont des problèmes de santé, et leur prise en charge par l’“Employment Support” est conditionnée par une série d’évaluations : ils peuvent très bien être jugés aptes au travail alors qu’ils ne le sont pas.»

Ken Loach a également tourné dans des banques alimentaires de Glasgow. Lors de ses visites, il a été témoin d'un incident qui a inspiré le film : « Un homme s’est présenté à la porte. Il a jeté un œil à l’intérieur, il est resté là un moment, et puis il est reparti. Une des femmes qui travaille là lui a couru après, parce qu’il était visiblement démuni, mais il n’a pas pu se résoudre à venir demander de la nourriture : l’humiliation était trop forte. Je pense que ce genre de choses se produit en permanence.»

Une mise en scène dépouillée et glaçante signifiant l’implacable logique du décrochage.

Cette recherche de réalisme est servie par des acteurs remarquables d’authenticité. Elle permet au cinéaste de construire une mise en scène rigoureuse, à la force silencieuse et profonde, où la volonté de démontrer le processus du décrochage prime sur la recherche de la « séquence émotion » à tout prix. Ken Loach possède ce don exceptionnel pour diriger les acteurs dont certains ne sont pas des professionnels. A cela s’ajoute un scénario aux dialogues riches et des plans-séquences signifiants. Ces éléments de mise en scène permettent au cinéaste de mettre au centre les personnages et le récit. La caméra ne se fait plus sentir. Le dépouillement de la mise en scène donne au film une sorte de pudeur et de pureté. Les scènes sont rythmées par des petites transitions, presque imperceptibles, soulignées par des fondus noirs qui ne coupent pas brusquement le plan mais semblent lui laisser le temps de s’évanouir, comme pour respirer, comme s’il fallait prendre le temps de souffler et d’assimiler.

La thématique principale de Moi, Daniel Blake est le poids d’une administration particulièrement étouffante qui accroit encore plus la précarité. Le film traite de la question du non recours et du non accès aux aides, devenus aujourd’hui les obstacles à lever dans la lutte contre la pauvreté. Il analyse de manière clinique le processus de décrochage lié à l’exclusion par l’informatique, le logement, les démarches juridiques et administratives, le tout dans une société des répondeurs automatiques, des inscriptions en ligne et du virtuel. Démontrant objectivement l’absurdité et la complexité, le récit cède la place à l’humour noir, à la cruauté et au final au tragique.

Moi Daniel Blake identifie cet instant de basculement où toute personne, telle un funambule en équilibre, peut plonger dans la précarité, à force d’humiliation, de fatigue morale et de perte d’estime de soi. Dans le film, ce décrochage intervient au moment où Daniel, épuisé par les obstacles, ne trouve plus d’autres solutions que de crier sa rage en taggant sur un mur et en s’asseyant sur le trottoir pour interpeller les passants. Le basculement vers la rue est proche…Cette scène, qui donnera au film son titre, constitue l’élément clef du propos, mécaniquement tendu vers ce renversement tragique où le héros honnête, courageux et discret, semble quitter le monde de ceux « du dedans » pour aller vers celui de ceux « du dehors ».

Une oeuvre humaniste et engagée qui éveille la conscience du spectateur.

Moi Daniel Blake, enfin, est une œuvre profondément humaniste. Un cri de colère contre notre société « qui s’éloigne du cœur », contre le décalage grandissant qui se creuse entre les discours et les réalités. Le film déplace le sens communément donné aux  notions de pauvreté et de richesse, la plupart du temps vues sous le seul angle financier. L’histoire de Moi Daniel Blake témoigne de la dignité des personnages, de la profondeur et de la qualité de leurs relations humaines nées dans la solidarité. Les gestes d’entraide, les actes d’amour des personnages, deviennent le signe à l’écran que la grâce ne peut couler que là où il y des plaies.

Le film montre l’affection désintéressée que Dave veut apporter à la jeune femme séparée en même temps qu’une présence masculine auprès de ses deux enfants. Il révèle la gratuité du geste et l’absence de jugement. Un mobile en bois fabriqué à la main, la construction d’une étagère pour embellir la maison, la privation pour l’autre : l’histoire de Daniel Blake est jonchée de ces petits rien où s’expriment toute la grandeur de notre humanité. Ken Loach allant jusqu’à donner une dimension sacrificielle à son personnage, cet « adorable » héros ordinaire, au caractère si délicat qui déclare que « l’on a tous besoin d’un peu de vent dans le dos de temps en temps ».

Moi Daniel Blake réveille notre conscience. Voici une œuvre de cinéma qui puise jusque dans notre for intérieur et qui veut nous guider vers une autre société. Non pas celle des dominants, de la performance et des intérêts financiers mais celle qui remet la personne humaine au centre de nos process. A une époque où la gauche a perdu ses repères identitaires et ne propose plus d’alternatives, Ken Loach poursuit une lutte politique, moins politicienne mais tout aussi efficace, par le biais du cinéma. Son dernier film est plus que jamais nécessaire pour aller à l’encontre des idées reçues, pour pointer les errements et les injustices. Particulièrement en cette période électorale où l’ignorance grandit et où se répand de manière sournoise dans l’opinion publique et les discours politiques, l’idée qu’au fond les pauvres sont responsables de leur pauvreté.

Pierre Vaccaro

Découvrez son webzine sur www.sacrecinema.com

 

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Pierre Vaccaro

Titulaire d’une maîtrise d’Histoire du cinéma à l’Université de Tours et d’un master en Communication au Celsa, Pierre Vaccaro a aussi étudié la théologie à l’Institut Catholique de Paris. Le cinéma représente pour lui une passion depuis de nombreuses années. Plusieurs travaux de recherches et de rédactions, notamment pour la revue 1895 de l’Association Française de Recherche sur l’Histoire du Cinéma, pour des sites de cinéma, ou encore pour Le Courrier Français via le groupe Bayard lui ont valu de collaborer pendant quelques années au Jury œcuménique au Festival de Cannes. Il a lancé en 2015 un nouveau webzine intitulé Sacré Cinéma www.sacrecinema.com où il partage sa vision humaniste du 7ème Art.

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