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Ma Loute de Bruno Dumont, «Chutes originelles»

Publié le : 20 Juillet 2016
Bruno Dumont détient une place à part dans le cinéma français. Souvent qualifiés de « naturalistes », ses films dérangent et remettent en cause les repères habituels du spectateur. Ils passent la société au crible des sciences humaines, en la regardant parfois de manière glaciale et désenchantée. Avec Ma Loute, on assiste peut-être à un tournant dans la mesure où le film navigue entre farce et tragédie, utilisant un style poétique et comique assumé.

Dumont cherchait délibérément un sujet de comédie et précisément sur la Côte d’Opale. Une région qu'il connait bien puisqu'il y vit. Il tombe un jour sur des cartes postales anciennes montrant les Passeurs de la baie de la Slack (ces gens du pays qui faisaient traverser les bourgeois d’une rive à l’autre au début du 20e siècle). Cette découverte devient alors le point de départ du film:"Quand j’ai commencé le scénario, dit-il, j’ai relié ces cartes postales entre elles. A la différence de P’tit Quinquin où j’écrivais sans savoir si manifestement ce serait drôle, j’avais désormais conscience de ce que je faisais, du pouvoir comique des situations que j’imaginais. La comédie suppose une machinerie, un mécanisme d’efficacité immédiate, elle est moins incantatoire et différée que le drame et donc plus difficile à créer."

Arte lui avait en effet proposé de réaliser la série P'tit Quinquin sur laquelle il avait eu carte blanche. Le succès avait été au rendez-vous, le poussant à renouveler il y a deux ans l’expérience sur grand écran. Pour Ma Loute, le réalisateur souhaitait que son film soit cinématographique et profondément drôle. Aussi s’est-il éloigné plus nettement de ce soi-disant naturalisme qu’on lui a souvent attribué depuis ses débuts.

Atypique et troublant, Ma Loute pousse toujours autant le spectateur dans ses retranchements. Mais cette fois le réalisateur se sert de la farce et du burlesque pour empoigner le drame, en le portant aux limites du réel, de la cocasserie et de la caricature de nous-mêmes. Le film développe un style tragi-comique dont la figure de la chute, qui revient constamment, constitue l’illustration parfaite d’une comédie à la fois burlesque et sombre.

La chute, figure burlesque par excellence

Le film fait remonter au temps du cinéma muet et du comique de geste, avec ses acteurs qui tombent et chutent. Les nombreux personnages de Ma Loute semblent provenir de cette époque originelle du cinéma. La première référence de Bruno Dumont est Max Linder pour son sens du comique français aux allures bourgeoises, un peu guindé. Il y a aussi Laurel et Hardy pour leur dynamique corporelle de culbutes, de chutes et de glissades, qui se retrouve chez le duo que forment l’inspecteur Machin et son adjoint.

Tous les personnages de Ma Loute appartiennent à cet univers qui rappelle aussi celui de la bande-dessinée. On pense parfois aux personnages d’Hergé. Le ton décalé et caricatural employé par les acteurs vient renforcer la dimension surréaliste et littéraire du film.

Entre rire et larme, comme dans les œuvres de Chaplin, les personnages sont à la fois irréels tout en étant familiers. Le plus bel exemple que l’on puisse donner à ce sujet est certainement le personnage de Fabrice Luchini que Dumont a complètement transformé pour le film, et qui utilise un ton et un jeu  aux antipodes de son image habituelle d’intellectuel prolixe et malicieux.

 

La chute, figure du tragique et du Mal

Deuxième niveau de compréhension de la figure de la chute : celui qui signifie la perte d’innocence. Dumont filme, avec un grand art de la description, ces vastes paysages de la Cote d’Opale au milieu desquels la nature humaine semble se débattre et lutter tragiquement pour trouver sa place. Traversé de mélancolie et de poésie, le film pose un regard acerbe sur la lutte des classes sociales. Grand bourgeois ou prolos, riches ou pauvres, personne n’est épargné. Dumont filme la perversité et la cupidité avec beaucoup de force, avec une pointe de tendresse parfois. Il entend décrire la nature humaine en général. Ici on franchit un cran supplémentaire dans la satire sociale. Qu’il semble gentillet le ton de La vie est un long fleuve tranquille avec ses famille Groseille et Le Quesnoy ! 

Ma Loute parvient à installer un profond malaise : il dégage une sensation de trouble qui peut correspondre à l’effroi que nous ressentons aujourd’hui lorsque nous avons l’impression que la société se délite, devient cynique et violente. Derrière la poésie et la farce, le rire est devenu très jaune. La folie s’est emparée des personnages, que ce soit au sein des turpitudes de la famille Van Peteghem ou jusque dans les pratiques meurtrières des Brufort. Dumont pose clairement la question du Mal et de la chute. Celle originelle où l’homme se découvre égoïste, cupide et incapable d’altérité, allant jusqu’à vouloir absorber l’autre (cf. la figure du cannibalisme).

Mais tout en posant la question du Mal, Bruno Dumont en avance une autre qui est celle de l’innocence retrouvée. Serait-il possible de revenir à cet état de pureté d’avant le péché ? Dans le film, manger le corps de l’autre est pris au sens propre mais aussi au sens symbolique et sacré (en référence au  «ceci est mon corps » de la religion chrétienne). L’amour naissant dans le cœur de Ma Loute -on parle ici du personnage- annonce un retournement de situation possible dans le récit : un changement radical de vie où le corps de l’autre n’est plus synonyme de sa disparition ou de sa négation mais peut devenir à l’inverse l’expression du don de soi, le lieu même de l’existence d’un amour pur.

Vouloir dévorer l’autre représente alors le désir de l’autre dans le sens où l’on dirait « dévorer quelqu’un des yeux » ou « on en mangerait ». L’amour entre Ma Loute et Billie, la figure androgyne (angélique) de Billie elle-même, s’interposent au milieu de toutes ces turpitudes. Elles opèrent un trait d’union potentiel entre les deux couches sociales opposées, par-dessus le Mal, au-delà du désespoir. Dumont veut-il y croire ? Pose t-il un regard plus humaniste sur son cinéma et sur sa vision du monde? Quoi qu’il en soit, lors d’un repas de famille aux allures très dominicales, il va jusqu’à faire dire au personnage de Van Pateghem joué par Luchini au sujet des deux amoureux : « Ils ont été sauvés parce qu’ils ont la grâce ».

Pierre Vaccaro

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Photo ©R. Arpajou
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Pierre Vaccaro

Titulaire d’une maîtrise d’Histoire du cinéma à l’Université de Tours et d’un master en Communication au Celsa, Pierre Vaccaro a aussi étudié la théologie à l’Institut Catholique de Paris. Le cinéma représente pour lui une passion depuis de nombreuses années. Plusieurs travaux de recherches et de rédactions, notamment pour la revue 1895 de l’Association Française de Recherche sur l’Histoire du Cinéma, pour des sites de cinéma, ou encore pour Le Courrier Français via le groupe Bayard lui ont valu de collaborer pendant quelques années au Jury œcuménique au Festival de Cannes. Il a lancé en 2015 un nouveau webzine intitulé Sacré Cinéma www.sacrecinema.com où il partage sa vision humaniste du 7ème Art.

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