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Photographier la guerre, ou les âmes de papier.

Publié le : 15 Novembre 2018
A l’occasion des commémorations du centenaire de 14-18, Françoise Paviot présente ici une brève histoire de la photographie de la guerre depuis ses débuts au milieu du XIXe siècle.

On s’accorde à dire que c’est à l’occasion de la guerre de Crimée, qui s’est déroulée de 1853 à 1856, qu’ont été effectuées les premières photographies d’un conflit armé. La guerre est un des grands sujets classiques en peinture. En témoigne, par exemple, la Galerie des Batailles à Versailles relatant près de quinze siècles de succès militaires de Clovis à Napoléon. Si en peinture, il n’est question bien souvent que de succès, avec la photographie, la guerre accède insensiblement à une toute autre représentation. Aux exploits héroïques ou au faits d’armes remarquables, succèdent peu à peu les ruines, la désolation de l’après, voire des images de cadavres. De nouveaux codes visuels dans la représentation des faits se mettent alors en place.

Roger Fenton, La guerre de Crimée, 1855

Envoyé par la Reine Victoria, Roger Fenton, puis à sa suite James Robertson, partent sur les lieux de la guerre de Crimée dans des conditions matérielles compliquées. Il n’est pas encore question de saisir des instantanés, les appareils de prise de vue lourds et encombrants, et la longueur des temps de pose ne le permettant pas et peut-être ne songe-t-on pas encore à capter le mouvement. On dit aussi que la Reine Victoria aurait demandé à ce que ne figure aucun cadavre sur les images. Si les mises en scène, caractéristiques de la peinture classique, sont encore souvent présentes, certaines images nous communiquent  cependant un besoin de témoigner, de montrer la guerre et ses conséquences. On présente souvent la très célèbre image de Roger Fenton intitulée « Vallée de l’ombre de la mort » comme une métaphore visuelle de ce que peut représenter un conflit armé. On ne voit dans cette photographie ni cadavres , ni blessés, simplement un paysage vide et désolé parsemé de boulets de canon et une légende qui « ancre le sens » pour rappeler l’agonie des nombreux soldats morts sur le champ de bataille. Ainsi apparait un nouveau régime de vérité, une nouvelle forme de communication visuelle dans une société qui accorde peu à peu aux individus une plus grande liberté dans leur regard.

Anonyme, Entrainement de militaires afro-américains, 1918

A la fin du XIXème siècle, le développement des techniques de reproduction favorise une presse en pleine expansion. La nécessité d’alimenter les magazines en images, la simplification des prises de vue accompagnent la mise en place du métier de reporter et celui des agences de presse. Abandonnant progressivement le dessin, les rédactions des journaux privilégient les images porteuses de cette nouvelle vérité qui captent le lectorat.

Les conflits, en particulier, font l’objet de nombreuses photographies qui constituent des témoignages essentiels, souvent bouleversants… maintenant archivés et exposés dans les plus grands musées. Mais la photographie, quel que soit son degré de véracité, montre aussi ses limites. Séduire le lecteur, attirer son attention, finit parfois par encourager le voyeurisme, banaliser les horreur et les atrocités. Même photographique, la vérité n’est pas toujours bonne à dire et ne doit pas toujours être dite. C’est ainsi que se font jour des pratiques dont on ne maitrise pas toujours la portée et les conséquences : censure, choix arbitraires, détournements de légendes, quand il ne s’agit pas tout simplement de propagande.

Robert Capa, La guerre d’Espagne, 1936
Eugène Smith Saipan / Iles Mariannes du Nord, 1944

Cependant, il est essentiel de mettre en avant le rôle de ceux qui font les images, ces nombreux photographes qui se sont engagés, et s’engagent toujours, dans les conflits armés, animés d’un besoin profond de témoigner au nom de la vérité et de l’humanité. Certains y ont perdu leur vie ou la perdent encore. Le plus emblématique s’appelle Robert Capa qui, après avoir couvert de nombreux conflits, sauta en 1954 en Indochine sur une mine antipersonnel. Plus près de nous, Gilles Caron, dont les images ont fait récemment l’objet d’une exposition à l’Hôtel de Ville de Paris, disparut en 1970 au Cambodge sans laisser de traces. Un journaliste écrivait au siècle dernier «  Le vrai peintre de la guerre aujourd’hui, le plus féroce, c’est Kodak ».

    

(à g.) Dmitri Baltermans, La seconde guerre mondiale – Front de Crimée, 1943 / (à d.) Anonyme, Quang Binh / Vietnam, 1965

Face à ces situations extrêmes, certains photographes choisissent de témoigner sans bruit. Pour peu qu’on s’y attarde, leurs images ouvrent les voies d’une méditation silencieuse sur l’avenir de la paix. Les risques sont moindres mais leur engagement est tout aussi intense. Récemment à l’occasion des commémorations de la fin de la première guerre mondiale, à l’invitation du Père Yves Trocheris, Bogdan Konopka est venu présenter à l’église Saint Eustache un ensemble d’images réalisées dans des cimetières militaires de Pologne, plus précisément sur le site extrêmement meurtrier de Gorlice. Dans ces images, rien de spectaculaire ou de violent, seulement des croix envahies peu à peu par une nature apaisée et tranquille. Et pourtant, sous ces fleurs, sous ces herbes, sont enterrés des milliers de soldats qui ont se sont combattus les uns contre les autres toutes nationalités confondues. Comme dans une nouvelle histoire de l’inhumanité, les ennemis d’hier se retrouvent, réunis les uns avec les autres, non dans ce qui aurait pu être une fête, mais dans le silence de la mort.

Bogdan Konopka, Cimetière militaire Pologne, 2008

« La douleur est photogénique » écrivait Michel Guerrin journaliste au journal Le Monde. Les images de conflits se multiplient, mais elles continuent à fasciner sans pour autant faire beaucoup bouger les consciences. Moyen de communication, mais aussi de persuasion, il faut en faire bon usage. Si elles peuvent être une invitation à réfléchir, elles doivent être également une incitation à agir et à leur éviter d’être les traces douloureuses, les âmes de papier,  d’un passé qui aurait pu être évité.

Françoise Paviot

Pour aller plus loin

Joëlle Bolloch, Photographies de guerre : De la guerre de Crimée à la Première Guerre mondiale, Musée d’Orsay- 2004.

Michel Guerrin, Profession photoreporter - Vingt ans d'images d'actualité, Collection Au vif du sujet, Gallimard - 1988.

Alain Paviot, Exact Instants – Collection Paviotfoto – 2018.

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Françoise Paviot

Titulaire d’un DEA de lettres, enseignante à l’IESA, Françoise Paviot a été rédacteur en chef de la revue Interphotothèque Actualités puis du journal interne du Centre Georges Pompidou. Elle est à l’origine de nombreuses publications sur la photographie ancienne et contemporaine et se voit confier tout au long de sa carrière le commissariat d’expositions à la maison rouge (Paris), à l’espace Van Gogh (Arles)… Depuis 1996, elle co-dirige avec son mari la Galerie Françoise Paviot spécialisée dans la photographie et située rue sainte Anne à Paris. Elle représente une vingtaine d’artistes contemporains dont Bogdan Konopka, Juliette Agnel ou Raphaël Chipault.

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