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Frederic Curnier-Laroche

Après avoir tenu pendant en 2010 et 2011 le blog « Abbaye de Cluny 910-2010 » sur www.narthex.fr, le Père Frédéric Curnier-Laroche, historien de l’art et prêtre du diocèse d’Autun, se lance dans une nouvelle aventure au cœur de l’histoire de l’art sacré italien. Frédéric Curnier-Laroche est né en 1963. Historien de l'Art (Ancien élève de l'Ecole du Louvre et de la Sorbonne) il a été ordonné prêtre en 1996. Ancien curé "in solidum" de Cluny, il est le responsable de la commission diocésaine d'art sacré du diocèse d'Autun.

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VENISE et SAINT MARC

Publié le : 4 Juillet 2012
Je vous propose de passer cet été à Venise. En exergue à notre promenade, commençons par évoquer la figure emblématique de la Sérénissime : saint Marc.


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Tiziano VECELLIO (TITIEN) Saint Marc trônant entouré de saints - 1510 - Huile sur toile, 230 cm x 149 cm - Santa Maria della Salute, VENISE.

 

L’évangéliste Marc fait son apparition dans l’histoire entre 43 et 44, lorsque l’apôtre Pierre, s’étant miraculeusement échappé de prison, trouve refuge dans la maison de Marie, la mère de Jean surnommé Marc (Ac 12,12). Cet usage du double prénom était fréquent dans la tradition hébraïque de l’époque. Le premier de ces noms, une transcription de l’hébreu Yohanân, avait la signification biblique de « Yahvé a fait grâce », tandis que le second, strictement romain, dérivant du dieu Mars, était le propre des familles aisées, bien que selon Tertullien (200 ap. J.-C.) c’était devenu un prénom presque commun.

 

Au cours des premiers mois de l’an 45, la maison de Marie et de Jean-Marc reçut la visite de Saul et de son ami Barnabé, natif de Chypre et parent de Marc ; ceux-ci apportaient le fruit d’une importante collecte faite par la communauté chrétienne d’Antioche pour venir en aide à celle de Jérusalem, en proie à des difficultés économiques en raison de la famine sévissant depuis des années dans l’empire romain. L’épisode de l’arrestation de Jésus au jardin des Oliviers (Mc 14, 51-52) présente un jeune homme qui s’enfuit. Beaucoup ont reconnu dans ce personnage l’évangéliste lui-même qui aurait ainsi laissé dans ce récit une note autobiographique. Certains détails indiquent que l’inconnu était issu d’une famille aisée puisque seuls les riches pouvaient s’endormir couverts d’un drap. Cette aisance économique correspond à ce que les Actes des Apôtres disent de la maison de Marie, mère de Marc, où se réunit la première communauté de Jérusalem après l’Ascension du Seigneur.

 

Nous savons également (Ac 12,25) qu’une fois leur mission accomplie, peut-être dans les premiers mois de 46, Saul et Barnabé emmenèrent Marc avec eux lorsqu’ils retournèrent à Antioche. Le jeune homme fut probablement choisi par Barnabé en raison des liens de parenté qui l’unissait à lui. « Se trouvant ainsi envoyés en mission par l’Esprit saint, Barnabé et Saul descendirent à Séleucie, d’où ils firent voile vers Chypre » (Ac 13,4). Puis ce fut Salamine, Paphos (Ac 13,6), Antioche de Pisidie, la Pamphylie et c’est à Pergé que Marc décide soudain de quitter ses compagnons pour rentrer à Jérusalem (Ac 13,13). Cependant, il ne rompit pas tout rapport avec eux car il les revit à Antioche après le concile apostolique de 49. A cette occasion, Barnabé proposa à Paul de reprendre Marc avec eux pour leur deuxième long voyage d’évangélisation. Mais Paul refusa catégoriquement car il se souvenait qu’il les avait abandonné à Pergé. Barnabé, prenant le parti de son parent, revient avec Marc à Chypre (Ac 15,37-41). Un texte apocryphe du IVème siècle, Les Actes de Barnabé, racontent la suite des aventures des deux missionnaires. Pour trouver des témoignages dignes de foi, il faut se plonger dans le Nouveau Testament. En 54, Paul demande dans un court billet à son ami de Colosses, Philémon, de saluer Marc. Il aura besoin de lui dans les périodes les plus douloureuses de son existence comme sa deuxième captivité à Rome. Entre temps, Marc aurait été le collaborateur de Pierre à Rome, comme l’indique la mention dans sa première épître (1P 5,13).

 

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Saint Marc en voyage vers Alexandrie - Mosaïque du XIIIème siècle - Chapelle Zen, Basilique Saint-Marc, VENISE - (c) Archivio Fotografico SCALA

 

Cette collaboration de Marc et Pierre semble mieux établie par des témoignages non bibliques. Selon Irénée de Lyon et Clément d’Alexandrie, Marc aurait mis par écrit la prédication de Pierre à Rome, à la demande de certains milieux romains. C’est ainsi qu’aurait vu le jour l’Evangile selon saint Marc, rédigé avant 70, le deuxième selon la tradition augustinienne et le plus court des quatre. Marc y démontre et prouve par le récit de nombreux miracles que Jésus est le Fils de Dieu.

 

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Giovanni BELLINI, Sermon de saint Marc à Alexandrie - 1504-1507 - Huile sur toile, 347 cm x 770 cm - Pinacoteca di Brera, MILAN

 

Vers 300, Eusèbe de Césarée écrit que Marc fonda l’Eglise d’Alexandrie. La tradition locale postérieure à Eusèbe parle des voyages de Marc en Afrique et veut qu’il ait été martyrisé le 25 avril 68. L’archéologie a donné les preuves de l’existence au Vème siècle d’un sépulcre de Marc à Boucolis, dans la banlieue est d’Alexandrie, au bord de la Méditerranée.

 

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TINTORETTO, Le vol du corps de saint Marc - 1562-1566 - Huile sur toile, 398 cm x 315 cm Gallerie dell'Accademia, VENISE

 

Vers 828, deux marins de la lagune vénitienne, Buono da Malamocco et Rustico de Torcello, réussiront à voler le corps du saint au moyen d’un habile stratagème. Ils avaient appris de la bouche des gardiens du sanctuaire de Boucolis que celui-ci devait être détruit sur l’ordre du gouverneur arabe d’Alexandrie pour fournir les marbres nécessaires à la construction d’un palais. Pour empêcher un tel sacrilège, les deux marchands proposèrent aux gardiens de les aider à emporter à Venise le corps de l’évangéliste. Devant leur réticence, car selon eux le saint appartenait à la ville, ils déclarèrent que saint Marc, avant de prêcher à Alexandrie et de fonder son Eglise, avait prêché à Venise où l’avait envoyé l’apôtre Pierre – il s’agit en fait d’une légende qui vit le jour au VIIème siècle et se diffusa au point qu’au milieu du XIVème siècle, le doge Andrea Dandolo l’entérina dans sa Chronique. Ils renforcèrent leur discours en affirmant que s’en retournant à Rome, une tempête surprit Marc dans les marécages où s’élève à présent Venise, et une vision céleste lui apprit qu’après sa mort, son corps y reposerait au milieu d’une grande vénération. Bien que réticents, les gardiens accédèrent à la demande des marchands, remplaçant le corps du saint par celui de la martyre sainte Claude. Ayant caché les reliques sous des couches de viande de porc, interdite aux douaniers musulmans d’Alexandrie, ils réussirent à évincer leur inspection en les informant qu’ils transportaient du kanzir. Ils quittèrent le port sans encombre et au terme d’une traversée aventureuse de la Méditerranée et de l’Adriatique qui les conduisit à Coprani en Calabre, à Zadar en Dalmatie et à Umag en Istrie, ils débarquèrent dans l’actuelle Venise, non sans avoir fait avertir le doge Giustiniano Particiaco.

 

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Le doge et le peuple de Venise accueillent le corps de saint Marc - Mosaïque du XVIIIème siècle - Façade occidentale, registre inférieur, troisième arc à partir de la droite - (c) Archivio Fotografico SCALA.
 

Lorsqu’ils débarquèrent, les navigateurs furent accueillis par le doge et sa cour, l’évêque et le clergé. Accueilli dans la liesse générale, le corps de saint Marc fut placé dans un angle du palais des doges en attendant qu’une basilique digne de lui soit construite. Selon une tradition postérieure, c’était le 31 janvier 828. A Venise, la petite basilique en forme de martyrion qui accueillit le corps de l’évangéliste devint l’un des sanctuaires chrétiens les plus célèbres du haut Moyen Age, attirant des pèlerins venus de toute l’Europe. En partie épargnée par l’incendie qui, en août 976, détruisit de nombreux quartiers de la ville, elle fut aussitôt réparée par le doge Pietro Orseolo. Moins d’un siècle plus tard, en 1063, par décision du doge Domenico Contarini, le sanctuaire fut démoli pour faire place à un édifice plus vaste et plus riche. Il s’agit de l’édifice actuel dont nous entamerons la visite dans le prochain article.

 

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TINTORETTO, Saint Marc sauve un Sarrasin du naufrage - 1562-1566 - Huile sur toile, 398 cm x 337 cm - Gallerie dell'Accademia, VENISE

 

L'artiste évoque ici l'un des nombreux miracles attribués à l'évangéliste. Des marchands de Venise qui allaient à Alexandrie sur un vaisseau sarrasin, se voyant dans un péril imminent, se jettent dans une chaloupe. Aussitôt le navire est englouti dans les flots. L'un des Sarrasins invoqua saint Marc et fit vœu de recevoir le baptême et de visiter son église, s'il lui prêtait secours. A l’instant, un personnage éclatant lui apparut, l’arracha des flots et le mit avec les autres dans la chaloupe. Arrivé à Alexandrie, il fut ingrat envers son libérateur et ne se pressa ni d'aller à l’église du saint, ni de recevoir le baptême. Saint Marc lui apparut et lui reprocha son ingratitude. Il vint à Venise, et se fit baptiser en recevant le nom de Marc.

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