VENISE - ISOLA SAN MICHELE
Publié le : 23 Septembre 2012L'île San Michele, vue depuis les Fondamente Nuove - (c) FCL
Face aux Fondamente Nuove, l’île San Michele (un temps appelée Cavana de Muran, « abri de Murano ») fut choisie pour emplacement lorsqu’en 1807 un décret napoléonien proclame l’instauration d’un « cimetière général » pour enterrer tous les morts de la ville. L’architecte Antonio Selva est chargé du projet, dont la réalisation est interrompue un temps par manque d’argent. En 1836, on comble le canal qui la séparait de la petite île voisine de San Cristoforo della Pace, de façon à les regrouper et les travaux du cimetière sont enfin achevés en 1870.

San Michele, se dissimulant derrière ses murailles roses, à l’ombre de grands cyprès, est l’un des rares cimetières où les défunts arrivent en bateau. Dans l’un des périmètres réservés aux étrangers, au milieu des tombes des princesses russes et des reines hellènes, reposent le compositeur Igor Stravinski et l’imprésario des Ballets russes pendant des Années folles, Serge de Diaghilev (carré grec, XIV).



La tombe d'Igor STRAVINSKI (1882-1971) - (c) FCL

La tombe de Serge de DIAGHILEV (1872-1929) - (c) FCL - Pendant l'été 1929, Diaghilev, de passage à Venise, sentant la mort approcher, appelle son amie Misia Sert. Le 18 août, il tombe dans le coma et meurt à l'aube. son corps, escorté par des prêtres, fut placé sur une gondole funèbre.

Gondole funéraire, Photographie de Pietro Zorzetto, vers 1875 - Quatre gondoliers conduisent une gondole funéraire jusqu'à l'île San Michele. Habituellement, le cortège funèbre suivait dans d'autre gondoles. Dans la littérature sur Venise, la gondole funèbre a souvent servi de métaphore pour exprimer le caractère éphèmère de la ville.

L'église San Michele in Isola, vue depuis Cannareggio - (c) FCL
San Michele in Isola (1469-1478) constitue le premier exemple d’architecture religieuse de style Renaissance à Venise. Il s’agit de la première oeuvre vénitienne de Codussi voulue par Fra’ Mauro Donà, abbé du couvent camaldule. L’articulation simple et harmonieuse des volumes de la façade s’inspire librement du Tempio Malatestiano de Leon Battista Alberti à Rimini.

San Michele in Isola, le campanile (1460), la chapelle Emilienne et façade de l'église - (c) FCL
Deux ordres de pilastres divisent la façade de l’église – entièrement recouverte de bossages lisses dans sa partie inférieure – en trois parties correspondant aux nefs de l’église. Un fronton curviligne complète l’équilibre de sa structure.

San Michele in Isola, le campanile, la chapelle Emilienne et façade de l'église - (c) FCL
Sa forme et son décor de coquilles sont repris sur les deux demi-frontons latéraux qui interrompent les pilastres du deuxième ordre, tandis que quatre cercles en marbre polychrome entourent le grand occulus central.

San Michele in Isola, la Cappela Emiliana - (c) FCL
Mauro Codussi est né à Lenna, près de Bergame, vers 1440, et mort à Venise en 1504. Artisan de la Renaissance à Venise, il apporte et impose à la ville ses connaissances de l’architecture toscane et, en particulier, de Leon Battista Alberti. Grand architecte sans être sculpteur, à la différence de la plupart des artistes, Codussi répond à la vogue de la décoration précieuse par des formes simples et harmonieuses empreintes d’un rythme et d’une beauté linéaire d’inspiration albertienne. Le langage élégant de Codussi renouvelle l’architecture sacrée et civile.

San Michele in Isola, détail de la chapelle Emilienne - (c) FCL - Représentation de saint Jean-Baptiste par Bartolomeo di Francesco BERGAMASCO - Première moitié du XVIème siècle.

San Michele in Isola, le Cloître - XVème siècle - (c) FCL
Avant de quitter cette île-cimetière, évoquons La Mort à Venise. Thomas Mann (1875-1955) y conte l’aventure d’un écrivain désabusé, Gustav von Aschenbach, établi à Venise pour y trouver calme et repos. Sa rencontre avec un jeune polonais d’une grande beauté qui éveille en lui une exaltation panthéiste et mystique.
« Au bord du flot il s’arrêta, la tête basse, traçant de la pointe des pieds des figures dans le sable humide ; puis il entra dans la flaque marine qui à son endroit le plus profond ne lui montait pas au genou ; il la traversa et avançant nonchalamment il atteignit le banc de sable. Là il s’arrêta un instant, le visage tourné vers le large ; puis se mit à parcourir lentement la longue et étroite langue de sable que la mer découvrait. Séparé de la terre ferme par une étendue d’eau, séparé de ses compagnons par un caprice de fierté, il allait, vision sans attache et parfaitement à part du reste, les cheveux au vent, là-bas, dans la mer et le vent, dressé sur l’infini brumeux. Une fois encore l’image immobile se détacha et soudain, comme à un souvenir, à une impulsion, gracieusement incliné par rapport à sa première position, il tourna le buste, une main sur la hanche, et par-dessus l’épaule regarda la rive. Aschenbach était assis là-bas, comme le jour où pour la première fois repoussé du seuil, son regard avait rencontré le regard de ces yeux couleur d’aube. Sa tête, glissant sur le dossier de la chaise, s’était lentement tournée pour accompagner le mouvement de celui qui s’avançait là-bas ; maintenant elle se redressait comme pour aller au-devant de son regard, puis elle s’affaissa sur la poitrine, les yeux retournés pour voir encore, tandis que le visage prenait l’expression relâchée et fervente du dormeur qui tombe dans un profond sommeil. Il semblait à Aschenbach que le psychagogue pâle et digne d’amour lui souriait là-bas, lui montrait le large ; que, détachant la main de sa hanche, il tendait le doigt vers le lointain, et prenant les devants s’élançait comme une ombre dans le vide énorme et plein de promesses. Comme tant de fois déjà il voulut se lever pour le suivre.
Quelques minutes s’écoulèrent avant que l’on accourût au secours du poète dont le corps s’était affaissé sur le bord de la chaise. On le monta dans sa chambre.
Et le jour même la nouvelle de sa mort se répandit par le monde où elle fut accueillie avec une religieuse émotion. »
Thomas MANN, DER TOD IN VENEDIG, 1912, Traduction de F. Bertaux, G. Bianquis et C. Sigwalt, LA MORT A VENISE, FAYARD, PARIS.

L'île de San Michele est accessible par vaporetto depuis les Fondamente Nuove (près de l'Hôpital) ou depuis l'île de Murano, lignes 4.1 ou 4.2

A l'arrière plan, l'île San Michele (à droite) et l'île de Murano (à gauche) vues depuis le port de Cannareggio - (c) FCL




