Narthex - Art sacré, Patrimoine et Création
image du bandeau

blog - Itinéraires italiens du sacré

Auteur : Frédéric Curnier Laroche

portrait du redacteur Après avoir tenu pendant en 2010 et 2011 le blog « Abbaye de Cluny 910-2010 » sur www.narthex.fr, le Père Frédéric Curnier-Laroche, historien de l’art et prêtre du diocèse d’Autun, se lance dans une nouvelle aventure au cœur de l’histoire de l’art sacré italien. Frédéric Curnier-Laroche est né en 1963. Historien de l'Art (Ancien élève de l'Ecole du Louvre et de la Sorbonne) il a été ordonné prêtre en 1996. Ancien curé "in solidum" de Cluny, il est le responsable de la commission diocésaine d'art sacré du diocèse d'Autun.

Agenda Narthex
— Mots-clés associés : , ,

SAINT JERÔME par LORENZO LOTTO

Date de publication : 07/09/2011

Tous ceux qui ont déjà vu ou étudié l’œuvre de Lorenzo Lotto reconnaissent qu’il est l’un des artistes les plus fascinants de la Renaissance italienne. Avec une âme profondément religieuse, il semble être en empathie avec les saints qu’il représente, s’appropriant leur histoire, donnant ainsi chair à leur tribulations.


Sa vie durant, Lotto (vers 1480 – 1556/1557) fut mis de côté par la grande renommée du Titien, et par la suite oublié. C’est à la fin du XIXème siècle, grâce à une série de découvertes, qu’il attira l’attention de nombre de spécialistes, dont l’américain Bernard Berenson. De plus, pour un artiste italien du Cinquecento, et en particuliers pour un vénitien, la vie, l’œuvre et la personnalité de Lorenzo Lotto sont exceptionnellement bien connues. Non seulement Vasari l’évoque dans ses Vite (1568), mais nous sont parvenus ses livres de comptes (ce Libro di spese diverse, tenu entre 1538 et 1556, donne une vision extraordinairement détaillée de sa carrière), une partie de sa correspondance et son testament de 1546.


Aujourd’hui, nous nous concentrons sur une série moins connue de l’artiste. En effet, si nous reviendrons dans de prochains articles sur des œuvres de grandes dimensions, ces représentations de saint Jérôme vont nous permettre d’entrer dans l’intimité de sa dévotion et de son génie à combiner l’héritage lombardo-vénitien avec le sens du détail et des volumes des écoles du Nord de l’Europe.

 

 

lotto.jpeg 

 

Saint Jérôme dans la forêt
1506 (?)
Huile sur toile, 48 x 40 cm
Signé : LOTUS
PARIS, Musée du Louvre, Département des Peintures.


Pourquoi la figure de saint Jérôme ? Les réalisations de Giovanni Bellini ont contribué à l’immense popularité de ce thème parmi les artistes vénitiens de la Renaissance. Grand spirituel du IVème siècle et traducteur de la Bible en latin et ermite, Jérôme est souvent représenté dans son cabinet d’études, lisant ou bien pénitent, agenouillé au milieu d’une nature sauvage. Ces deux thèmes de la contemplation et de la pénitence sont quelquefois combinés, comme dans l’œuvre réalisée par Bellini en 1505 (WASHINGTON, National Galery of Art).

Cette petite toile représente une variante du second type, première d’une série de cinq qui nous soient parvenues. Le lien évident avec Bellini (le crâne rasé et la longue barbe) et Dürer permet, néanmoins, un traitement personnel et original, comme la position assise et les jambes repliées. Il tient à la main gauche une petite croix et dans l’autre une pierre avec laquelle il se frappe la poitrine, méditant la Passion du Christ dans les livres placés à ses côtés. Ainsi, Lotto conjugue le thème de la spiritualité du saint avec celui de sa mortification. Eliminant toute représentation d’animaux symboliques, l’artiste met l’accent sur la solitude de Jérôme.

Si l’on exclut la présence d’un deuxième ermite qui émerge de l’ombre d’une caverne sur la partie gauche de la toile et le minuscule groupe de cavaliers dans le fond, l’environnement peu hospitalier dans lequel Lotto place son personnage évoque son isolement du reste du monde mais serait aussi, selon Berenson, une métaphore de la spiritualité du saint. Jérôme se trouve sur une plateforme entourée de rochers massifs et imposants, sur lesquels poussent des arbres. Ce paysage n’est pas sans rappeler la peinture du Nord (région du Danube) et celle de Dürer. Mais ici, grâce à la lumière, Lotto transforme la gorge rocheuse en un paysage plus poétique. Le thème du coucher de soleil, comme dans Les Noces mystiques de sainte Catherine (MUNICH), permet de situer l’œuvre au début de la carrière de l’artiste. Ses petites dimensions font penser à un tableau destiné à la dévotion privée.

 

 

lotto 2.jpeg


Saint Jérôme dans la forêt
Vers 1509
Huile sur table, 80,5 x 61 cm
Signé en bas à droite : L LOTUS
ROME, Museo Nazionale di Castel San Angelo.

 

Cette œuvre, réalisée pendant le séjour romain de l’artiste, témoigne d’un changement radical dans l’approche du sujet. Alors que la version précédente avait fusionné les deux iconographies du saint, ici Jérôme apparaît deux fois : dans la partie supérieure gauche, pénitent, à genoux devant un crucifix, se frappant la poitrine avec une pierre, et au premier plan, étudiant, assis en une pose élégante au bord d’un sentier bordé d’une palissade rudimentaire. Lotto met l’accent sur le contenu figuratif par les proportions imposantes de la figure du saint.


Comme toutes les réalisations de Lotto, ce saint Jérôme nous fournit un indice sur son intérêt du moment. Sa position a souvent été mise en relation avec la Madonna d’Alba de Raphaël (WASHINGTON, National Gallery of Art).

 

raphael 1.jpg

 

Mais c’est surtout le Diogène alongé sur les marches de l’Ecole d’Athènes de Raphaël qui semble inspirer la figure représentée. La similitude est évidente dans le fait que le philosophe tient un manuscrit dans sa main gauche, reflet du geste élégant avec lequel saint Jérôme tourne les pages de son livre.


L’interprétation du saint étudiant paisiblement au milieu de ses livres s’étend également au paysage. La partie gauche rappelle le paysage chaotique et sévère de la version précédente. En contraste, la vue panoramique de droite sur une ample vallée et un arbre quasi évanescent, traduisent l’intérêt de Lotto pour les paysages dépeints par Raphaël et ses contemporains. La scène comporte quelques détails symboliques : le bûcheron, le berger et son troupeau, l’âne battu par son maître. Xavier Arasse, en 1981, évoquera même les formes féminines de certains troncs d’arbres, évocation des tentations contre lesquelles luttait le saint.


Saint Jérôme et le lion

Un jour, saint Jérôme se promenait dans le désert de Palestine, il aperçut un lion, couché derrière un palmier. Sa première impression fut très désagréable, car il aimait la solitude et, s’il se promenait dans le désert, c’était pour fuir toute compagnie. Il méditait alors une diatribe contre Rufin. La vue de ce lion avait brouillé le fil de ses idées. Mais il réprima promptement son impatience, réfléchit au danger qui le menaçait et se mit à invoquer Dieu de tout son cœur.
Le lion ne bougeait pas, saint Jérôme s’approcha. Il vit que l’animal se léchait la patte d’une mine dolente; sa queue, raide comme fer, lui battait les flancs à coups secs et des plaques de sang marquaient le sable. Saint Jérôme fit le signe de la croix, mit un genou en terre, avança la main. Le lion lui tendit la patte. Il avait entre les griffes une grosse épine de cactus.
– Voilà ce que c’est ! dit le saint. Tu cours après les antilopes, les gazelles, les caravanes, sans prendre garde où tu poses le pied. N’est-ce pas toi qu’on a vu rôder autour de notre monastère ? Nous avons un âne, et je crains bien que...
Mais le lion, de la tête, faisait signe que non, qu’il ne mangeait pas les ânes et n’avait jamais marché que dans les voies de la vertu.
– Dieu te guérisse ! dit le saint, en arrachant l’épine. Tâche d’être un bon lion. Puis, il souffla sur la patte blessée, pour en chasser la douleur, se releva péniblement, en s’accrochant au dos de la bête, car il était déjà très vieux et, comme le jour tombait, reprit le chemin du monastère. Mais le lion le suivit, comme un chien, et ne le quitta plus…

 

 

lotto 3.jpeg

 

Saint Jérôme pénitent
1513-1515
Huile sur toile, 55,8 x 40 cm
Signé sur un rocher, en bas à droite : LAURENT. LOTUS
BUCAREST, Musée national


Même sans ses attributs cardinalices, on reconnaît parfaitement saint Jérôme grâce à la présence du lion, en haut à gauche et par le fait qu’à nouveau, il tient une pierre dans sa main droite et un crucifix dans l’autre. La présence des livres évoque son travail de traduction de la Bible. C’est pourtant l’aspect pénitentiel qui prédomine, renforcé par les petits serpents près des pieds du saint, la sauterelle du premier plan, et le crâne d’oiseau en bas à gauche de a composition.

 

Cette iconographie de saint Jérôme pénitent, presque nu, eut un grand succès en Italie septentrionale, et particulièrement en Vénétie, et ce dès la deuxième moitié du Quattrocento. Dans cette représentation, le point de fuite dirige le regard du spectateur vers un horizon et un paysage lointain baigné d’une brume matinale. Lotto évoque son récent séjour romain par la présence du Château Saint-Ange, mais aussi l’abandon, par le saint, de la civilisation pour la solitude et la pénitence.

 

Hormis la perspective plus dégagée du paysage et la présence imposante du saint au premier plan, on remarquera un peu plus de dynamisme dans la posture, ainsi qu’une physionomie plus expressive, proche de la folie (en particuliers dans une certaine exagération de l’acte pénitentiel. Nous pouvons dire que la différence avec la version précédente se situe plus au niveau de l’iconographie que du style. Le saint Jérôme de Bucarest est une invitation à nous impliquer dans l’intensité de l’expérience mystique et de l’amour divin, ce qui n’est pas surprenant de la part d’un artiste aux sentiments religieux profonds : ce n’est pas par hasard qu’il réutilisera une idée similaire dans une autre à forte connotation émotionnelle (Les adieux du Christ à sa mère de BERLIN).

 

 

 

lotto 4.jpeg

 

Saint Jérôme pénitent
1515
Huile sur toile, 41 x 33 cm
Signé sur un tronc, en bas à droite : LAURENTIUS / LOTUS / 1515
ALLENTOWN Art Museum, Samuel H. Kress Collection

 


A l’instar de la version précédente, saint Jérôme est représenté comme pénitent, mais avec cependant plus de sang-froid dans le geste, excluant ainsi les plus vibrantes passions. Néanmoins, sa pose et les proportions entre les diverses parties du corps ont orientées divers commentaires vers d’étranges ferments maniéristes.

 

L’œuvre évoque le parcours pénitentiel et spatial de saint Jérôme, décrit avec beaucoup de précision et scandé par trois verticales : la croix, d’un arbre mince à contrejour, d’un tronc plus robuste sur la gauche.

détail 1.jpg    détail 2.jpg    détail 3.jpg

Arrivé par la mer (Lotto rappelle ici que Jérôme est d’origine dalmate), une fois endossées la tunique d’ermite, le saint commence sur la plage son ascension symbolique en bas, à droite. Nous le retrouvons au milieu des bosquets, en haut, à gauche. Il s’arrête enfin dans la contemplation et dans la lecture de la parole divine (en haut, au centre). Il est toujours en compagnie du lion fidèle, le seul autre personnage vivant étant un scorpion. Le moment central de cette expérience est le geste de pénitence - la poitrine frappée avec une pierre – accompli devant le crucifix avec amour et compassion. Cet acte le pousse à gravir les plus hauts pics de la foi et de la méditation, mais aussi de la hiérarchie ecclésiastique ; puisqu’il a déposé au pied de la croix les emblèmes de sa fonction de cardinal.

 

lotto 6.jpeg


Saint Jérôme
1544 ( ?)
Huile sur toile, 53 x 42 cm
ROME, Gallerie Doria Pamphili

 

Avec cette peinture, nous voyons l’évolution stylistique de Lotto dans le traitement du sujet. Exécuté avec un souffle plus ample, avec un soin attentif accordé à l’atmosphère et une simplification dans les détails du premier plan et dans le paysage. Dans une attitude encore plus dramatique, la pose réaliste et comme prise sur le vif permet de communiquer l’intensité passionnée avec laquelle le saint contemple le crucifix. Nu, les bras écartés, il semble imiter, à travers son corps et son âme, le Sauveur mort sur la croix.

 

Nous retrouvons, dans l'oeuvre de Lorenzo Lotto et dans le cadre de "conversations sacrées", la figure de saint Jérôme. Mais nous aurons, à l'avenir, l'occasion de nous pencher sur le génie de ce peintre et son sens profond de la spiritualité à travers des oeuvres de plus grandes dimensions.

 

lotto 5.jpeg

Lorenzo LOTTO, Vierge à l'Enfant avec saint Jérôme et saint Nicolas de Tolentino, 1523-1524, BOSTON, Museum of Fine Art.