L'ABBAYE de POMPOSA
Date de publication : 22/09/2011
A 54 km de Ravenne, sur la route qui conduit à Venise, le majestueux campanile de l'ancienne abbaye de Pomposa invite le voyageur à faire une halte. Heureux celui qui répond favorablement à cet appel, puisqu'il y découvrira nombre de trésors...
Découverte

L'ancienne abbaye de Pomposa, propriété de l'Etat italien et sous la garde de la Surintendance pour les Biens Environnementaux et Architecturaux des provinces de RAVENNE, FERRARE et RIMINI. - (c) Cliché Archives Photographiques de la Surintendance
Une première communauté monastique semble avoir été présente sur le territoire de l'Insula Pomposia entre le VIème et le VIIème siècle. Le premier témoignage crédible date de 874. Il s'agit d'une lettre du pape Jean VIII qui cite Sainte Marie de Pomposa, revendiquant la juridiction sur le monastère contre l'Eglise de Ravenne qui y avait jeté son dévolu. Plus tard, en 999, les moines obtirent de l'empereur Othon III la donation de l'abbaye à l'archevêque de Ravenne, puis les privilèges et les concessions papales et impériales leur permirent, en 1022, une entière autonomie.
L'épanouissement de Pomposa est dû non seulement aux conditions politiques et religieuses favorables au développement des ordres religieux, mais aussi à sa position géographique : l'Insula Pomposa, circonscrite jusqu'au XIIème siècle par deux bras du Pô (le Pô de Volano au sud et le Pô de Goro au nord), était traversée par la Via Popilia, l'antique route qu'empruntaient les pèlerins pour se rendre de Rome en Europe nord-orientale. L'abbaye se fit une réputation de grand centre d'élaboration de la spiritualité bénédictine. C'est pourquoi legs et donations affluèrent. L'expansion économique et l'élévation spirituelle et culturelle progressèrent au même rythme pour atteindre l'apogée de la célébrité au temps de l'abbé Guy, entre 1000 et 1050. ce fut pour répondre à un nombre sans cesse croissant de vocations que l'on construisit alors le grand cloître, des tours et le Palais de la raison, l'abbaye revêtant l'aspect d'une citadelle fortifiée.

Plan de l'abbaye de Pomposa - fin du XVIème siècle - (c) Archives Historiques Diocésaines, FERRARE
L'église abbatiale actuelle fut édifiée entre 751 et 874. Au IXème siècle, un premier agrandissement vers l'ouest aboutit à la construction d'un atrium adossé à la façade. Il s'agissait d'un massif occidental à deux étages, démoli peu après pour permettre l'agrandissement définitif au début du XIème siècle.
Les grandes transformations voulues per l'abbé Guy concernèrent aussi l'église qui fut agrandie de deux travées et consacrée à nouveau en 1026. Un peu plus tard, Mazuo fit construire l'atrium encore visible. La plaque de dédicace placée à la base du campanile indique la date de 1063 comme année de son édification par Deusdedit. avant la fin du XIème siècle, l'abbatiale avait atteint les dimensions qu'on lui connaît actuellement et était agrémentée d'un décor riche et raffiné, composé de fresques et de sols ornés de mosaïques.

Vue de l'église abbatiale : l'atrium et le campanile - (c) Cliché Pari-Tani, RIMINI.
L'atrium se présente comme un espace rectangulaire rythmé par trois arcatures et allégé par deux occuli fermés par des transennes ajourées. le mur ressemble à une broderie aux figures denses et variées qui, partant de l'encadrement supérieur en dent de scie, présente une frise à dessin géométrique à côté d'autres frises en relief à motifs de rinceaux et de figures variées.

L'atrium de l'abbatiale de Pomposa - XIème siècle - (c) Cliché FCL
Cet atrium est l'un des témoignages les plus intéressants dans l'histoire médiévale de la région du Pô, en raison de son originalité et d'un mélange de formes où domine une forte tendance orientale. Par exemple, les deux transennes circulaires représentent deux griffons ailés mangeant les fruits d'un arbre placé au centre de la composition, symbolisant l'arbre de la vie. Les historiens de l'art évoquent des prototypes iconographiques persans, probablement diffusés en occident par le biais du commerce des tissus. Concernant la réalisation du bord rubanné entourant les transennes, on a trouvé des analogies dans la région syriaque. Enfin, la disposition de la frise, les motifs ornementaux, leur orientation, les figures et symboles qu'ils contiennent, dérivent d'exemples orientaux. C'est ainsi que Mazulo, qui est à l'origine de cet ensemble (une petite plaque de marbre comporte cette inscription : "Moi, Mazulo, auteur de cet ouvrage, vous supplie de prier le Seigneur pour moi : que Dieu tout puissant ait pitié de moi"), traditionnellement considéré comme originaire de Ravenne, serait un maître venu de l'autre rive de l'Adriatique.

Détail décoratif de l'atrium : fenêtre circulaire avec transenne et bord en "cotto" - (c) Cliclé FCL
Les formes et motifs romans lombards du campanile signalent au loin la présence de Pomposa. S'y conjuguent les lignes de l'architecture lombarde et le sens de la décoration des surfaces que nous venons d'observer dans l'atrium.

Le campanile de l'église abbatiale - (c) Cliché FCL
Commencé en 1062 par le magister Deusdedit, ce campanile est le dernier grand exemple des grandes innovations qui transformèrent, au cours du XIème siècle, les structures des monastères sous l'impulsion de l'abbé Guy. L'imposante élévation, érigée sur une base massive en pierre naturelle, est en maçonnerie de briques dans laquelle s'ouvrent des fenêtres à ouverture croissante, de plus en plus large, au point qu'au niveau supérieur, le mur se dissout, mettant en valeur les piliers d'angles. Le couronnement de la tour se compose d'une flèche réalisée en briques.

Détail de l'élévation du campanile de l'abbaye de Pomposa - (c) Cliché FCL
Le solide contraste entre pleins et vides et l'élévation rythmée par les arcatures soulignent la volonté de mettre en relief la valeur plastique de la composition. L'architecte allège les murs par des décors en partie similaires à ceux de l'atrium, tout en innovant (utilisation de carreaux aux motifs végétaux, encadrements dentelés). Les colonnes et chapiteaux des ouvertures sont des éléments réemployés.

Détail de l'avant dernier niveau du campanile - (c) Cliché Archives Photographiques de la Surintendance.
L'intérieur de l'église est le résultat d'une série d'interventions qui s'échelonnent du VIIIème au XXème siècle, avec l'étape fondamentale que constituent les fresques réalisées au XIVème siècle. Il s'agit d'un édifice à plan basilical à trois nef, sans transept. On notera une filiation évidente avec les modèles ravenno-byzantins, en particuliers dans la présence d'un abaque placé entre colonne et chapiteau (qui, dans l'architecture byzantine, est employé pour alléger le rapport colonne-arcature).

Vue générale de la nef et du choeur de l'église abbatiale de Pomposa - (c) Cliché Pari-Tani, RIMINI
Le cycle de fresques qui recouvre l'ensemble de la surface, fut précédé d'un décor datant probablement du Xème siècle. Ces fresques sont le dernier épisode de grande envergure de l'art de Pomposa, marquant l'épilogue de la renaissance artistique et spirituelle qu'a tenté de réaliser l'abbé Henri (1302-1320). Ce renouvellement spirituel, moral et matériel symbolisait le retour aux origines du monachisme, berceau de la grandeur de l'ordre bénédictin, avec un rappel de la spiritualité et du climat culturel d'une époque florissante : le modèle iconographique témoigne ici d'un certain archaïsme et se retrouve résolument tourné vers un aspect moralisant et didactique, conformément à un schéma déjà appliqué deux ou trois siècles auparavant.

La fresque du cul-de-four de l'abside du choeur de l'église abbatiale de Pomposa par Vitale da Bologna - 1351 - (c) Cliché Pari-Tani, RIMINI
Le décor de l'abside brille par la qualité de sa réalisation et se présente comme le centre de tout le cycle peint. Le Christ, assis au centre d'une mandorle, se présente dans toute sa gloire, prononçant les paroles "pacem meam do vobis" inscrites sur le livre qu'il tient de la main gauche. Il est entouré d'une foule d'anges et de bienheureux. On remarque, sur l'intrado de la voute, dans des médaillons, la représentation de prophètes répartis de part et d'autre d'un ange portant un cartouche avec l'inscription "Beati oculi qui vident quae vos videtis", se rapportant à la parole de Jésus et à la vision céleste de la gloire de Dieu.

La conversion de saint Eustache - (c) Cliché Pari-Tani, RIMINI
Tout autour de l'abside, sept panneaux évoquent la conversion et le martyre de saint Eustache. Bien que cet ensemble soit ruiné et présente de nombreuses lacunes, les scènes gardent encore une vive expressivité, retranscrite avec réalisme. La première scène, reproduite ci-dessus, représente Placide, capitaine des troupes de Trajan, à la chasse avec des chiens et un faucon. Frappé par une apparition miraculeuse de l'image du Christ entre les bois d'un cerf, le soldat se convertit et se fait baptiser sous le nom d'Eustache, ainsi que sa femme Teopista et ses enfants Agapio et Teopisto.

Vue du décor de l'élévation sud de la nef - (c) Cliché FCL
Les fresques de la nef sont organisées sur trois niveaux représentant, en partant du haut, les scènes de l'Ancien Testament, du Nouveau Testament et de l'Apocalypse. Le grand Jugement Dernier du mur occidental, ainsi que l'abside, brisent la continuité de lecture. C'est Vitale da Bologna qui entreprit cette réalisation à partir de 1351. On sait avec certitude qu'un groupe de peintres de son atelier, dirigé par le plus célèbre d'entre eux, Andrea da Bologna, continua les travaux pendant les dix années qui suivirent.

Détail des fresques de l'élévation sud de la nef : Scènes de l'Ancien Testament (partie supérieure) ; du Nouveau Testament (partie médiane) et de l'Apocalypse (partie inférieure). - (c) Cliché FCL

Vue de la nef et de l'élévation du mur occidental : fresque du Jugement Dernier - (c) Cliché Pari-Trani, RIMINI
Le Jugement Dernier est dominé par la figure du Christ qui, assis les bras ouverts dans la mandorle au centre de la composition, montre la solennité du moment. Autour de lui, dans la partie supérieure, des anges musiciens, aux mouvements plein de vie ; en bas, les douze apôtres en train de prier se tournent vers le Christ. Encore plus bas, la séparation des damnés que l'ange repousse avec son épée, les chassant vers les démons qui mettent en pratique les supplices les plus cruels. de l'autre côté, un ange conduit les bienheureux vers les patriarches qui rassemblent les âmes dans la béatitude. Sur le pilier à côté de la porte, saint Benoît bénit l'abbé de Pomposa.

Le Jugement Dernier - (c) Cliché Pari-Trani, RIMINI
Dans la partie supérieure, le Christ bénit les bienheureux et les anges. La composition évoque également le triomphe de l'Eglise (à travers la représentation de la Jérusalem céleste à gauche) toujours fondé sur le sacrifice divin (les instruments de la Passion à droite).

Détail du pavement de l'église abbatiale de Pomposa - (c) Cliché FCL
Le dessin du pavement est subdivisé en quatre secteurs bien distincts dont les trois premiers, partant de l'autel, appartenait au choeur des moines. La première portion de pavement est réalisée en mosaïque, avec un dessin géométrique à cercles entrelacés. Les portions centrales sont décorées de noeuds et de divers éléments abstraits. La similitude formelle avec certaines pièces des basiliques de ravenne confirme l'hypothèse d'une récupération de matériaux.

Relevé des trois premiers secteurs du pavement (XIème siècle) - (c) Reconstitution photographique de Claudia Tedeschi
D'une grande rosace centrale partent les bras d'une croix réalisée avec des éléments de marbre plus grands (et donc plus précieux). On y trouve la date du 7 mai 1026, gravée le jour de la consécration de l'église. Le pavement suivant présente une frise avec des animaux affrontés et des rubans. La culture médiévale attribue aux animaux représentés un rôle symbolique à la fois fabuleux et religieux : le lion symbolise la résurrection du Christ, le dragon le mal toujours vaincu, le cerf évoque le Christ et les oiseaux aux ailes repliées symbolisent la condition humaine.
Les photographies qui suivent vous donneront une idées de ce que le visiteur peut découvrir dans les bâtiments conventuels dont il ne reste aujourd'hui que la partie du cloître, limitée par l'église sur le côté nord et par les deux corps de bâtiment est et sud. Au delà d'un espace vert, vers l'ouest, se trouve le Palais de la Raison. L'abbé de Pomposa administrait la justice civile. Cette fonction était exercée dans ce bâtiment, édifié au XIème siècle.

La salle capitulaire - vue générale du mur est : la Crucifixion et de part et d'autre saint Pierre (à gauche) et saint Paul (à droite), représentés de manière imposante, comme il convient à leur fonction. - (c) Cliché FCL

La Crucifixion (salle capitulaire) - (c) Cliché Archives Photographiques de la Surintendance.

Fresques du réfectoire - Détails du mur est : ci-dessus, la Cène ; ci-dessous, la Deesis (le Christ entouré dela vierge, saint Jean-Baptiste, saint Benoît et saint Guy). - (c) Cliché Archives Photographiques de la Surintendance


Fragment de frise représentant un griffon (inv. 112) - Musée de l'abbaye - (c) Archives Photographiques de la Surintendance.

Le Palais de la Raison - (c) Cliché FCL

Le Palais de la Raison : détail de la façade (galerie supérieure) - (c) FCL



