FRA ANGELICO - 3ème partie : Les FRESQUES du COUVENT SAINT-MARC
Date de publication : 22/01/2012
Alors que vient de s'achever la brillante exposition du musée Jacquemart-André, poursuivons notre exploration de l'oeuvre du frère-peintre dominicain avec son empreinte dans le couvent San Marco de Florence.

Le cloître du couvent San Marco à Florence
Les Dominicains prirent possession du couvent San Marco à l’état de ruine. La reconstruction ne commença qu’en 1437 et pendant deux ans, les moines furent logés dans des cellules humides et dans des cabanes en bois. Les travaux de restauration furent confiés au sculpteur et architecte Michelozzo sur commande de Cosme de Medicis. La Cronaca di San Marco, établie par Giuliano Lapaccini, un compagnon d’Angelico et qui devint prieur en 1444, permet de suivre d’une façon satisfaisante la séquence des constructions. En 1439, la Cappella Maggiore de l’église était terminée et en 1442, l’église était prête à être consacrée. Le couvent fut reconstruit à la même époque. En 1438, vingt cellules dans le dortoir central au-dessus du réfectoire étaient reconstruites ou réparées et avant la fin de 1443, les cellules de l’étage supérieur, quarante-quatre en tout, étaient prêtes à être occupées. Les travaux se poursuivirent jusqu’en 1452.

Pendant les années de la reconstruction du couvent, Angelico et Michelozzo ont certainement été en contact étroit. Les fruits de cette collaboration sont les fresques du couvent. Lorsqu’il décrit les principales caractéristiques du couvent, Lapaccini signale la bibliothèque (remarquable par sa longueur), la partie résidentielle (tellement harmonieuse et en même temps tellement pratique), le jardin, et il ajoute : « Les peintures représentent une troisième caractéristique. En effet le retable du maître-autel et les personnages de la salle du Chapitre ainsi que le cloître, les cellules supérieures et la Crucifixion dans le réfectoire ont tous été peints par le frère de l’Ordre des Dominicains du couvent de Fiesole, qui était le plus grand dans l’art de la peinture en Italie. Il s’appelait Frère Johannes Petri de Mugello, et c’était l’homme le plus modeste ».

Cette opération de restauration avait pour objectif de faire de ce bâtiment un modèle, aussi bien du point de vue architectural que de celui de la vie conventuelle. Ce souci de proposer un exemple est aussi à l’origine du cycle de fresques qui, pour la première fois, s’étend à de nombreux espaces du couvent en obéissant à des fonctions précises. Le rôle didactique des lunettes situées au-dessus des portes s’ouvrant sur le cloître est évident et ces images se réfèrent symboliquement à la fonction de l’espace auquel elles introduisent : par exemple, la représentation de Saint Thomas surmonte la porte de l’école de théologie. L’artiste montre de face la figure du saint vu à mi-corps, caractérisée par une solennité rappelant l’art du XIVème siècle et répondant à son rôle de représentation allégorique des préceptes dominicains comme l’étude et le silence.

Fra Angelico accorde une attention particulière à l’expression des affects et des émotions. Nous le ressentons tout particulièrement dans la grande lunette représentant Le Christ en croix adoré par saint Dominique. Certainement peinte après 1441, comme les cinq autres lunettes, cette fresque marque le début d’une période nouvelle pendant laquelle l’activité de Fra Angelico mettra au centre de sa recherche picturale la lumière et la perspective.
Disposée devant la porte d’entrée du couvent, cette fresque servait d’introduction au principe fondateur de l’ordre dominicain : l’amour pour le Crucifié, conçu en tant que source de connaissance, de foi et de charité pour son prochain. Dans le même temps, elle définit les valeurs de la poétique d’Angelico. L’image a une valeur symbolique et représente l’intensité de l’amour de saint Dominique et invite à l’imiter. Ici, il crée une composition dépouillée, synthétique, à laquelle l’arrière-plan bleu uni confère un effet d’abstraction métaphysique. La dimension spirituelle est développée à travers la représentation idéalisée de Jésus, dont le beau corps diaphane est exempt du moindre signe de souffrance. Par contraste, la figure du saint présente des traits d’un naturalisme accentué. Pour obtenir ces deux effets de haut degré d’idéalisation et d’intensité dramatique, Fra Angelico emploie les mêmes moyens formels en utilisant une couleur « liquide » qui lui permet de jouer sur les transparences en modulant le clair-obscur et créer le modelé. Des hachures denses et fines soulignent le rôle de la lumière, qui imprègne les corps et les atmosphères, tout en donnant un aspect concret aux volumes et de la substance aux émotions, avec légèreté.

Avec la grande Crucifixion de la salle capitulaire, le naturalisme intimiste du Saint Dominique adorant Jésus en croix se limite désormais à des morceaux picturaux isolés, comme l’effigie de saint François, et se retrouve absorbé dans la mise en scène du drame historique, objet de la méditation collective de l’Eglise (évoquée par les figures des Pères, des fondateurs des ordres monastiques, les saints patrons de la ville, du couvent et de la famille de son mécène, les Medicis). L’aspect du ciel, qui s’estompait à l’arrière-plan et perdu avec le temps provoquait un effet de profondeur. D’un point de vue stylistique, les figures, insérées dans un espace tridimensionnel, sont traitée avec un grand relief plastique.

Ce cycle se poursuit dans les dortoirs supérieurs. Fra Angelico peignit, dans chacune des quarante-trois cellules, une fresque destinée à la méditation privée et dans les couloirs, trois fresques servant de support à la prière collective.

La plus célèbre des trois est l’Annonciation du couloir nord. Elle résume à elle seule les éléments fondamentaux de la peinture de Fra Angelico : l’importance croissante de l’architecture, qui devient protagoniste de la scène au même titre que les figures ; la rationalité de l’espace ; une composition allant à l’essentiel et la fusion de la lumière naturelle et de la lumière surnaturelle. Lorsque l’on regarde la scène, on a l’impression que l’extraordinaire événement se déroule à l’intérieur du couvent, dans une loggia qui se présente exactement comme le prolongement de celle du rez-de-chaussée, laissant ainsi habilement coïncider l’espace réel et l’espace sacré. L’histoire et la réalité s’unissent en une vision. L’artiste est ici fidèle aux théories de Leon Battista Alberti qui préconisait qu’une peinture devait être vue comme à travers une fenêtre, ce qui confirme qu’Angelico était un homme plongé dans les réalités de son temps, très au fait des débats théoriques du moment. La fresque apparaît inondée d’une lumière claire provenant de la gauche, qui coïncide avec celle provenant d’une fenêtre. La peinture semble cependant vivre de sa propre lumière, et elle en accueille une qui entre par la fenêtre de la cellule de Marie.

Toutes les autres peintures des cellules, elles aussi imprégnées de lumière, s’animent d’un coloris brillant et transparent, avec des rapprochements raffinés et de splendides gradations des teintes « terre », des couleurs naturelles. Il y a une grande unité dans ce cycle et des différences stylistiques indiquent l’existence de plusieurs moments de réalisation et la présence de quelques collaborateurs. Les fresques du côté gauche du couloir semblent appartenir à une première phase, située entre 1438 et 1440, dont certaines des œuvres les plus intenses : la Lamentation ; la Transfiguration ; l’Annonciation ; la Présentation au Temple ; le Christ aux outrages et le Couronnement de la Vierge.
Noli Me Tangere (1ère cellule) – L’intérêt visuel dépend du rapport entre les deux personnages sereins, avec une surface plane (une palissade) pour isoler la tête du personnage principal. Une multitude de fleurs et les arbres, observés minutieusement et rendus fidèlement, est la seule des fresques des cellules où l’on peut observer son intérêt pour la nature et que l’on retrouve dans d’autres œuvres.
La succession de ces fresques n’obéit à aucun ordre précis. Toutes ces peintures semblent conçues comme des représentations des visions du saint dominicain montré en prière ou en méditation sur chaque œuvre. Ce cycle constitue une invitation, adressée aux religieux occupant les cellules, à méditer sur la vie de Jésus de la même manière que le feraient les saints Dominique, Pierre de Vérone et Thomas d’Aquin.

La Transfiguration (6ème cellule)

L’Annonciation (3ème cellule) – A la place de la loggia avec son jardin et la porte qui conduit à une autre pièce, nous nous trouvons ici dans une sorte de cellule, fermée par un mur aveugle, qui a la double fonction de fournir un arrière-plan pour les personnages et d’empêcher que l’esprit ne s’évade au-delà des limites de la scène. On notera que les voûtes sont exécutées avec la fermeté d’un motif abstrait. Les personnages sont représentés contenus et immobiles, comme un groupe sculpté.
La représentation est presque abstraite, tant les éléments descriptifs y sont réduits et la composition simplifiée (comme dans l’Annonciation - cellule 3 - et la Transfiguration - cellule 6). L’intensité du message est confiée à l’exquise harmonie chromatique, aux proportions et à la légèreté du dessin, qui définit des figures et des formes impalpables, éthérées, très spirituelles. Là où il est encore visible (sur le manteau de la Vierge dans la cellule 3), ce dessin manifeste l’immédiateté de l’idée à travers l’assurance et la rapidité de ses lignes et sans doute reporté sur l’enduit lisse.

La présence du maître est moins évidente dans les fresques des cellules du couloir nord, exécutées plus tard entre 1442 et 1443, et caractérisées par des rapprochements chromatiques différents et un ton beaucoup plus descriptif. Elles étaient sans doute destinées à des frères laïcs et des hôtes extérieurs, tel Cosme l’Ancien, qui se fit réserver deux pièces au fond du couloir.

La très belle Adoration des Mages qui y fut peinte fut confiée, après la conception et selon les directives d’Angelico, à des collaborateurs qui travaillèrent sur des portions peu étendues, le maître se réservant l’intervention finale dans la zone centrale. Le pape Eugène IV dormit dans cette cellule à l’occasion de la consécration de l’église lors des fêtes de l’Epiphanie en 1443.

A cette date, Fra Giovanni était sans doute en train de peindre la Vierge trônant accompagnée de saints, dite la Madone des ombres, située au milieu du couloir, emblématique de la nouvelle « peinture de lumière ». En effet, cette fresque était, avec le retable destiné à l’autel principal de l’église San Marco, exécuté à la même période, le nouveau canon de composition de la « Conversation sacrée ». S’inspirant de la structure d’un tabernacle, la partie centrale représente, à l’intérieur d’un édicule, la Vierge et l’Enfant, aux côtés duquel sont disposés, en perspective, deux groupes de saints qui semblent méditer sur le mystère divin, tout en invitant le spectateur à réfléchir et à adresser une prière aux figures sacrées. L’espace est unifié par le mur d’enceinte, conforme au goût de l’architecte Ghiberti, qui coure à l’arrière-plan, partagé par des pilastres cannelés et des chapiteaux corinthiens projetant leur ombre sur la paroi : ce sont des éléments d’une typologie classique et d’un réalisme attentif qui montrent une nouvelle fois à quel point Fra Angelico fut l’un des principaux interprètes des exigences de la Renaissance.

Christ aux outrages (7ème cellule) – Jésus assis, de face, contre une tenture rectangulaire, sur lequel les symboles de ses souffrances sont représentés. L’utilisation de cette iconographie allusive, utilisée auparavant au cours du XIVème siècle, fut peut-être dictée par la volonté d’éviter toute action violente ou toute narration forte. Bien peu de formes furent réalisées, dans les fresques, avec autant d’assurance et de perfection que le vêtement blanc du Christ.
Les thèmes représentés dans les cellules :
1 – Noli Me Tangere
2 – La Lamentation
3 – L’Annonciation
4 – La Crucifixion
5 – La Nativité
6 – La Transfiguration
7 – Le Christ aux outrages
8 – La Résurrection
9 – Le Couronnement de la Vierge
10 – La Présentation au Temple
11 – La Vierge à l’Enfant et deux saints
12 – La cellule de Savonarole
15 à 23 – Saint Dominique adorant le Christ sur la Croix
24 – La Baptême du Christ
25 – Le Christ en Croix
26 – Le Christ au tombeau
27 – La Flagellation
28 – Le Christ portant la Croix
29 et 30 – La Crucifixion
31 – La Descente aux Limbes
32 – Le Sermon sur la Montagne et l’Arrestation du Christ
33 – La Tentation du Christ et l’Entrée du Christ à Jérusalem
34 – La Prière à Gethsémani
35 – L’Institution de l’Eucharistie
36 – Le Christ cloué à la Croix
37 et 38 – la Crucifixion
39 – L’Adoration des Mages
40 à 44 – La Crucifixion
a – L’Annonciation
b – Saint Dominique adorant le Christ en Croix
c – Vierge à l’Enfant avec des saints

La Présentation au Temple - La campagne de restauration de 1981 a mis à jour la splendeur originelle et l’intensité de cette composition. Ses couleurs sont apparues plus lumineuses et d’une disposition plus subtile que ce que l’on avait pu imaginer avant le nettoyage : le fond rouge qui avait été ajouté fut enlevé, exposant l’architecture du fond de la scène.
A voir aussi dans le couvent Saint-Marc :
- Sala dell’Ospizio : œuvres d’Angelico
- Sala del Lavabo : Vierge à l’Enfant de Paolo Uccello
- Refettorio Grande : fresque de Giovanni Antonio Sogliani et diverses œuvres
- Refettorio Piccolo : fresque de la Dernière Cène de Domenico Ghirlandaio
- La Bibliothèque de Michelozzo

La Bibliothèque de Michelozzo - (c) Cliché : Polo Museale di Firenze.

Le Couronnement de la Vierge (9ème cellule)
Renseignements Pratiques :
Ouvert du lundi au vendredi de 8h15 à 13h50 (La billetterie ferme à 13h20)
Le samedi, dimanche et jour de fête de 8h15 à 16h50 (La billetterie ferme à 16h20)
Fermeture : le 1er, 3ème et 5ème dimanche et le 2ème et 4ème lundi de chaque mois ; jour de Noël, 1er Janvier ; 1er Mai
Tarif : 4€ (réduit 18-25 ans : 2€)
Réservation auprès de « Firenze Musei » (055 294883) : 3€ en plus du prix du billet d’entrée.
Position GPS : 43°46’41.94’’N 11°15’32.62’’E

La Résurrection (8ème cellule)



