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blog - Itinéraires italiens du sacré

Auteur : Frédéric Curnier Laroche

portrait du redacteur Après avoir tenu pendant en 2010 et 2011 le blog « Abbaye de Cluny 910-2010 » sur www.narthex.fr, le Père Frédéric Curnier-Laroche, historien de l’art et prêtre du diocèse d’Autun, se lance dans une nouvelle aventure au cœur de l’histoire de l’art sacré italien. Frédéric Curnier-Laroche est né en 1963. Historien de l'Art (Ancien élève de l'Ecole du Louvre et de la Sorbonne) il a été ordonné prêtre en 1996. Ancien curé "in solidum" de Cluny, il est le responsable de la commission diocésaine d'art sacré du diocèse d'Autun.

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FRA ANGELICO - 2ème partie : "Il était une foi"

Date de publication : 14/10/2011

En reprenant ce beau titre d'un grand quotidien national, je vous invite, puisque Fra Angelico est à l'honneur sur "Narthex", à vous arrêter sur quelques oeuvres présentées jusqu'au 16 janvier 2012 au musée parisien Jacquemart-André.

Exposition

 

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Fra Angelico (1387-1455), Vierge d'humilité avec saint Dominique et saint François, saint Jean-Baptiste et saint Paul, quatorze séraphins (détail) - Tempera sur bois, 128 x 68 cm - Galleria Nazionale, PARME © 2011. Photo Scala, Florence - courtesy of the Ministero Beni e Att. Culturali

 

 

Le parcours de l'exposition

 

Comme l'écrit Nicolas Sainte Fare Garnot, commissaire associé de l'exposition "Fra Angelico et les maîtres de la lumière", le caractère angélique de son oeuvre et le souci de la réalité, "le naturel" ont été mis en exerge dans le parcours retenu. La première salle évoque les facteurs à partir desquels se constitue la personnalité artistique de Fra Angelico, l'enluminure et le peintre Lorenzo Monaco.

 

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Fra Angelico, Graduel 558, folio 33v (détail), initiale R, Annonciation - absent de l'exposition - vers 1425 - Museo di San Marco, FLORENCE - © 2011. Photo Scala, Florence - courtesy of the Ministero Beni e Att. Culturali

 

Vasari évoque le fait que le peintre ait décoré d'enluminures de nombreux recueils. Nous savons que le moine artiste s'associe en 1417 avec un enlumineur bien connu, Battista di Biagio Sanguini et que, sa vie durant, il continuera à pratiquer ce genre. ainsi, nous voyons que Angelico, dès le début de son engagement religieux, parallèle à son activité professionnelle, est pleinement associé à cette tradition du monde chrétien. Le goût de l'abstraction, le refus du réel, le sens d'une écriture aérienne, élèvent la pensée comme le regard. c'est pourquoi le jeune artiste tente d'en devenir l'un des meilleurs interprètes.

 

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Lorenzo Monaco (1370-1424), Saint Nicolas sauvant un navire - avant 1424 - Tempera sur bois, 26 x 58,5 cm - Museo di San Marco, FLORENCE © 2011. Photo Scala, Florence - courtesy of the Ministero Beni e Att. Culturali - Ce panneau de predelle représente un épisode de la Légende Dorée : tandis que le navire est balloté par la tempête et que les marins s'abandonnent à la peur, un homme mystérieux "qui ressemblait au saint" intervient pour leur porter secours (il s'agit du personnage survolant le navire). A gauche, on aperçoit "l'église de Nicolas" qui établit un parallélisme iconographique avec le bateau et symbolise l'Eglise, peuple de Dieu en route sur le chemin du salut. Les alentours sont parsemés d'architectures irréalistes et de présences fantomatiques, caractéristiques de la dernière période du moine camaldule.

 

Ce qui est vrai des manuscrits enluminés l'est aussi des panneaux peints. Sur son itinéraire, il rencontre un maître, le siennois Lorenzo Monaco, qui donne à la peinture gothique son expression la plus aiguë depuis Simone Martini, même rythme musical, même tension chromatique, même distinction graphique qui concourent à l'abstraction.

 

Comme le décrit Vasari, pieux et dévot, Fra Angelico était un apôtre de la mansuétude, un frère parmi les humains dont il se plaisait à reconnaître les grandeurs et les petitesses. Peintre, il s'inscrit dans une tradition qui vient de connaître l'un de ses sommets et s'ouvre au monde qui l'entoure. Si Florence est une ville plus religieuse qu'il n'y paraît et son aspiration spirituelle, nous le verrons dans de nombreux autres articles ici-même, va s'y exprimer pendant toute la durée du XVème siècle.

 

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Paolo Uccello (1397-1475), Saint Georges terrassant le dragon - vers 1440 - Tempera sur bois, 62,6 x 102 cm - Musée Jacquemart-André, PARIS © Studio Sébert Photographes - Cette oeuvre est considérée depuis longtemps comme l'oeuvre la plus rare de la collection italienne du musée. Le premier plan, traité comme une miniature sans profondeur, montre, de gauche à droite, la jeune fille offerte en proie, vue de profil ; le dragon sorti de sa grotte, dont le cou se déroule comme les anneaux d'un serpent ; et enfin, de l'autre côté, le guerrier chevauchant son destrier, qui vise et attaque le monstre avec sa lance. L'ensemble laisse la place à une perspective montante qui aboutit à la ville assiégée. En réalité, le rocher central, partageant le champ de vision en deux, introduit aussi deux points de fuite distincts donnant sur deux arrière-plans différents. on peut ainsi parler deux deux moments temporels successifs (celui de la menace et celui de la délivrance).

  

Une génération nouvelle d'artistes, sculpteurs, architectes et peintres, envisagent d'exercer leur art en rompant avec les canons de la tradition. Aidé par un contexte philosophique, culturel et économique unique, l'homme devient, pour eux, le centre du monde. C'est aussi la raison pour laquelle leurs références se retournent vers l'Antiquité comme un modèle de civilisation qui ne soit pas chrétienne. Ghiberti, Brunelleschi, Donatello et Masaccio réinventent un homme qui n'est pas entièrement soumis à Dieu. Leurs prouesses techniques prennent en compte un environnement familier, en utilisant les ressources liées à l'antique. Tel est le propos dans les salle suivantes où sont confrontés Masolino, le Scheggia et Paolo Ucello.

 

Le statut particulier du peintre dominicain lui permet de quitter son couvent de Fiesole et d'installer un atelier au coeur de Florence. Il peut ainsi voir les fresques de la chapelle Brancacci, suivre les concours pour la réalisation des portes du baptistère, s'intéresser aux débats qui marquent la construction de nouveaux édifices où les aspects techniques vont de pair avec les enjeux artistiques. Fra Angelico observe et va intégrer ces nouveaux moyens offerts aux artistes.

 

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Fra Angelico, Le Couronnement de la Vierge - 1434-1435 - Tempera sur bois, 114 × 113 cm - Galerie des Offices, FLORENCE © 2010. Photo Scala, Florence - courtesy of the Ministero Beni e Att. Culturali

 

 

Le Couronnement de la Vierge, offre un exemple surprenant. si l'élément supérieur, sur fond d'or, semble s'inscrire dans la tradition (ce fond d'or était réservé aux sujets en lien avec la divinité), on peut y découvrir d'étonnantes audaces, comme cette assemblée de bienheureux qui entourent le Christ couronnant la Vierge Marie, sorte de diadème posé à plat autour du noyau central, installé dans la profondeur du champs (les figures du premier plan plus grandes que celles placées en arrière). Nous découvrons également que cette foule d'anonymes, quasi interchangeables, est animées de mouvements personnels, permettant ainsi de les distinguer autrement que par leur attribut. La polyphonie stridente qui caractérisait les oeuvres de Monaco laisse ici la place à une forme harmonique. Si nous pouvons la qualifier d'angélique, elle est à coup sûr neuve et pleine d'effets. "Lumière d'aurore, tonalités du campo toscan qui appartiendront de toute éternité à la magie de ce paysage unique au monde, il n'est pas nécessaire d'être né chrétien pour en ressentir les effets"(NSFG).

 

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Fra Angelico, Le Couronnement de la Vierge (détail) - 1434-1435 - Tempera sur bois - Galerie des Offices, FLORENCE © 2010. Photo Scala, Florence - courtesy of the Ministero Beni e Att. Culturali

 

Un historien de l'art du XIXème siècle, Vicenzo Marchese, fut le premier à faire remarquer que la scène ne représente pas à proprement parler le Couronnement de la Vierge, mais le Christ ornant d'un joyau la couronne de sa mère. Il s'agit de la seule oeuvre d'Angelico illustrant ce sujet. La solennité abstraite de la scène, sa luminosité diffuse, son chromatisme des plus précieux, la rigueur de sa construction spatiale, nous indique que cette peinture remonte à la phase de l'activité du peintre qui inspira ses élèves, dont Domenico Veneziano.

 

 

La peinture à Florence durant la première moitié du XVème siècle

 

L'exposition du musée Jacquemart André, par la présentation d'oeuvres d'artistes du quatrocento florentin, permet d'appréhender le contexte artistique et religieux dans lequel s'intègre Fra Angelico. L'avancée des sculpteurs, comme Donatello ou Nanni di Banco, et des architectes, précède celle des peintres, avec Masaccio qui révolutionne l'art de la peinture en décorant les parois de la chapelle Brancacci dans l'église du Carmine. Ces innovations trouvent une expression théorique avec la publication, en 1435, du traité De Pictura d'Alberti. Les bases d'une représentation objectives du monde sont alors posées.

 

Masaccio, la figure de proue, n'est pas représenté dans l'exposition parisienne, mais son frère Giovanni di Ser Giovanni, dit le Scheggia, le remplace et illustre cet intérêt pour la maîtrise de la perspective. De même, Paolo Uccello, doublement représenté, démontre que les commentaires de Vasari sur cet "obsédé de la troisième dimension" n'étaient pas erronés. Nous pouvons également citer Masolino, proche de Masaccio, ou Filippo Lippi au début de sa carrière, qui montrent que ces caractéristiques modernes ont été très vite partagées.

 

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 Gentile da Fabriano (vers 1370-1427), Saint François recevant les stigmates - vers 1415 - tempera sur bois, 89 x 65 cm - Fondation Magnani Rocca, PARME © 2011. Photo Scala, Florence

 

La représentation de Saint François recevant les stigmates, de Gentile da Fabriano, aurait constitué à l'origine un  étendard processionnel à double face (associé au Couronnement de la Vierge du même artiste, actuellement conservé au Getty Museum de Los Angeles) et démembré en deux panneaux avant 1827. Cet étendard obéissait à une typologie d'icônes processionnelles de dimensions moyennes particulièrement répandues dans les Marches, et chaque détail de composition des Stigmates renvoie à la vision mystique à travers des références précises, sur le fondement des sources franciscaines. Le saint, dont on remarque les volumes harmonieux et le drapé moelleux de la robe de bure, occupe une bonne partie l'espace pictural, enveloppé par la lumière divine des rayons émanant du Christ-séraphin qui, du haut du ciel doré, éclaire de ses ailes de lumière et de feu chaque morceau de végétation abrité par la masse rocheuse. La figure de frère Léon, de proportions modestes, blotti à droite dans une posture très naturelle, constitue l'un des aspects les plus novateurs du panneau, avec la projection sur le sol de sa longue naturaliste.

On est fasciné par la préciosité de l'exécution, par l'attention accordée aux diverses essences végétales et par le désir de fidélité historique dont témoigne, sur la façade de la petite chapelle, la décoration peinte dans un style caractéristique du XIIIème siècle.

 

Les maîtres de la lumière

 

Dans la biographie qu'il rédige sur Fra Angelico, Vasari insiste sur la particularité du peintre qui semble "sortir du paradis". Sous cette expression, il met en avant un style, délicat, angélique et même divin, que sa position de religieux paut expliquer. Il insiste aussi sur les réactions de ses contemporains qui l'avaient distingué comme un artiste rare et précieux. C'est pourquoi il achève son récit en évoquant ses élèves. Cette influence est évoquée à travers les oeuvres de cette exposition. Mais achevons notre évocation par deux des panneaux du dominicain présents à Paris.

 

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 Fra Angelico, Les stigmates de saint François et le martyre de saint Pierre Martyr - vers 1436-1437 - Tempera sur bois, 24,3 x 43,8 cm - Strossmayer ova Galerija, ZAGREB - © Académie croate des sciences et des Arts.

 

Le même thème des stigmates est repris par Fra Angelico dans cette oeuvre. L'artiste y fait cohabiter deux épisodes très différents : l'un mettant en scène, comme nous venons de le dire, le fondateur de l'ordre franciscain, et l'autre l'un des saints de prédilection de l'ordre dominicain. A gauche, saint François, après plusieurs jours de méditation, reçoit les stigmates du Christ qui lui apparaît dans le ciel, tel un séraphin (selon la description de Tommaso da Celano et saint Bonaventure au XIIIème siècle). A droite, saint Pierre Martyr est frappé mortellement par un soldat brandissant une dague. Chacun de ses épisodes avait déjà été traité par l'artiste, l'un dans un écoinçon du triptyque de saint Pierre Martyr (voir l'article du ), et l'autre sur une predelle conservée aujourd'hui à la Pinacothèque Vaticane.

 

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 Fra Angelico, Les stigmates de saint François et le martyre de saint Pierre Martyr (détail) - vers 1436-1437 - Tempera sur bois, 24,3 x 43,8 cm - Strossmayer ova Galerija, ZAGREB - © Académie croate des sciences et des Arts.
 

 

Par rapport au modèle canonique de ce type de sujet, représenté plusieurs fois par Giotto à Assise, à Pise ou à Florence, Fra Angelico propose une composition de plus grande amplitude en introduisant, sur un inhabituel ciel rougeoyant, un paysage à la profondeur inédite dans lequel le regard peut se projeter. Pour chacun d'entre eux, un troisième personnage est intégré à la scène, bien que se tenant en retrait : ce sont les témoins qui observent la scène pour la raconter ensuite et attester de sa véracité.

 

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Fra Angelico, Les stigmates de saint François et le martyre de saint Pierre Martyr (détail) - vers 1436-1437 - Tempera sur bois, 24,3 x 43,8 cm - Strossmayer ova Galerija, ZAGREB - © Académie croate des sciences et des Arts.
 

 

Les récits sont réunis artificiellement dans un paysage rocheux et par un pont constitué d'une planche jetée sur un petit ravin. Seul un discret liseré doré suggère une séparation. Les deux épisodes semblent exalter leur pouvoir dramatique grâce à une composition basée sur de puissantes diagonales, mais aussi grâce à un jeu subtil sur les couleurs, notamment le rouge sang. Le lien entre les deux épisodes est d'autant plus astucieux que Fra Angelico prend soin de composer la réception de leurs blessures de manière parallèles, par une diagonale propre à chaque scène. Franciscains et dominicains se retrouvent unis dans une même foi, véritable "pont" (visible au centre de la composition) entre les deux fraternités.

 

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Fra Angelico (1387-1455), Vierge d'humilité avec saint Dominique et saint François, saint Jean-Baptiste et saint Paul, quatorze séraphins - Tempera sur bois, 128 x 68 cm - Galleria Nazionale, PARME © 2011. Photo Scala, Florence - courtesy of the Ministero Beni e Att. Culturali

 

La Vierge d'humilité, le dernier tableau que nous évoquons ici, est parvenu jusqu'à nous sans cadre. Sa forme cuspidée et la structure de son support évoquent une oeuvre insérée entre deux volets latéraux. Ce modèle n'est pas suggéré seulement par la représentation de la Vierge à l'Enfant, mais encore par le bord extérieur doré, orné de quatorze séraphins, éléments de définition de l'espace qui devaient sans doute "dialoguer" avec d'autres scènes, peintes sur les panneaux latéraux. Les quatre saints de la partie inférieure occupent désormais un espace sans perspective, que seuls les sgraffites du fond doré laissent deviner.

 

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Fra Angelico (1387-1455), Vierge d'humilité avec saint Dominique et saint François, saint Jean-Baptiste et saint Paul, quatorze séraphins (détail) - Tempera sur bois, 128 x 68 cm - Galleria Nazionale, PARME © 2011. Photo Scala, Florence - courtesy of the Ministero Beni e Att. Culturali   

 

En complément de cet article vous pouvez lire la présentation générale de l'exposition dans la rubrique actualités du site. Il s'agit de l'article : Fra Angelico au Musée Jaquemart André : un hommage à la lumière

P. Frédéric Curnier-Laroche 

Le 13 octobre 2011